"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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TENTATIVES DU MOMENT //

projets/germes

[Reproduction] (texte2)

vendredi 31 octobre 2014, par Christine Jeanney


présentation du projet
[Reproduction] ic
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Il y a ce monticule terreux, comme la tête d’un sanglier qui serait venu boire, puis se serait couché, pensif. De sa tête coule une sorte de mélancolie, un fado façonné dans la terre par le hasard, les éléments, la pluie et l’érosion, tout cela donne l’illusion d’un animal fantomatique et sage. Ou c’est un chien aux oreilles couchées et il attend, il somnole, la truffe collée contre le sol, il patiente, il en a l’habitude. Son dos s’en va s’élargissant jusqu’à se changer en terre-plein recouvert d’herbes qui ne pousseront pas, ou très peu. Si longtemps qu’il attend que tout son corps s’est retrouvé mêlé à la végétation ; il embrasse la croûte terrestre.
Une ville lumineuse et blanche tracée en diagonale structure le plan. Elle semble s’éloigner ou c’est nous qui nous partons. C’est un mouvement de va-et-vient qu’elle initie, le geste simple et amical de prendre et recevoir. L’œil suit cette ligne, quelque chose s’ouvre, puis se referme avant de s’ouvrir à nouveau, comme si les yeux suivaient une respiration.
Le ciel la terre en ouverture seraient deux mains en rapprochement, ou écartées, la gestuelle d’une danse oubliée, une danse ancienne, danse tribale. Un paysage né de murmures, de bruits de gorge, d’arbres scandés. Un paysage sonore. Les ondes des notes de musique et celles des couleurs se chevauchent, sans se remplacer.
Un capuchon de pierre très rond, très blanc, un dôme parfait ; le sud. Une tour crénelée au nord, ou qui l’indiquerait, il faut bien placer des repères. Sur le pont qui relie terre et ciel, rien de visible, aucun promeneur. Il n’a pas l’intention d’emmener, seulement de doubler d’un nouvel horizon, calqué sur le premier, la ligne du lointain. C’est sa construction fine, complexe, qui cherche le long des arches un rythme, et qui le parle ; à chaque pilier elle se régule. Un pont décidé à grandir s’il s’approche, mourant décidément au loin.
Des nuages obsolètes, enfuis depuis longtemps, laissent leur ventre s’arrondir. La foudre leur traverse le corps. Pas de trame, pas de toile, car tout est suspendu, situé dans un endroit inaccessible.
L’homme sur un pied se tient, un danseur au repos. Sa veste rouge lui enserre les épaules, se développe en corolle sur le cou, et c’est comme une chaleur autour de son visage, une consolation. Il observe la femme. Protecteur. Taquin. Inquisiteur. Souriant. Énigmatique. Elle plie son genou, observe et donne à boire, sur sa cuisse des plantes acérées.
Au loin toujours la foudre. Il n’y a pas de blancs, pas de silences. Les ombres améliorent le relief et les nuages bougent, l’eau coule continuellement avec ses frisures de lumière, c’est difficile à dire comme tout s’en va, tout se délite, et c’est sûrement ce qui est le plus important dans l’histoire, mais caché, un peu comme le soleil qu’on ne regarde pas en plein sous peine d’être aveuglé. On ne regarde pas en face tout ce délitement, la grande disparition, sous peine d’être emporté avec quoi s’effiloche, sous peine de se désagréger en vol, de n’être plus même beau à regarder – disparates, rétrécies, tremblements, scintillements qui s’allongent –, rien sauf ce brouillon de peintures mêlées où ne reste que le brun, que la terre, parce que sont mortes les couleurs. Ensuite quoi dire. Il n’y aurait plus rien, alors on fait semblant, on se rassure, on focalise sur l’eau qui coule simplement, sans voir plus loin, sans le chercher. On pense au temps, à sa durée. On pense la foudre comme un éclat, une seconde, mais ici elle choisit de durer, durer toujours. Lorsqu’on ne la voit pas, c’est qu’elle fond dans la nuit.

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