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[Reproduction] (texte3) - tentatives

"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TENTATIVES DU MOMENT //

projets/germes

[Reproduction] (texte3)

mardi 4 novembre 2014, par Christine Jeanney


présentation du projet
[Reproduction] ic
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texte1
texte2

Il y a ce monticule terreux, comme une tête de sanglier qui serait venu boire puis se serait couché. En lui résonne une nostalgie. Ce serait un fado façonné dans la terre en forme d’animal fantôme. Ou un chien aux oreilles couchées, son profil qui somnole. Son dos s’élève en pente douce jusqu’à un terre-plein qui s’étale, recouvert d’herbes, des touffes vertes et grises comme celles des bords de mer, là où pousse l’oyat. Longtemps que l’animal attend, si longtemps que son corps s’est retrouvé mêlé à la végétation. Ses pattes s’enfouissent profondément sous la roche recouverte. Il semble qu’il ne fasse plus qu’un avec elle.
Plus haut, une ville blanche tracée en diagonale structure l’espace. On dirait qu’elle s’éloigne – ou c’est nous qui nous partons. Elle s’ouvre et elle se ferme dans un mouvement de va-et-vient, d’un geste simple, celui de prendre et recevoir. En suivant sa destination, on peut saisir ce qui palpite à l’intérieur, quelque chose d’une respiration.
Elle est masquée par d’autres plans, un mur blanchi et une colonne qui ne demandent qu’à se pousser, en paravents dociles. La colonne est coupée, signe de deuil. Le mur qui la supporte montre deux parties claires, l’une plus dorée que l’autre, signe qu’il est temporaire et que le deuil commence ou ne se termine pas.
Les frontières entre soi et la ville se délimitent mal, c’est un peu d’elle qui nous pénètre. La poussière de ses pierres s’est dispersée dans l’air, entre dans nos poumons, et avec elle les temps plus reculés d’avant notre naissance. Il n’y a pas de date inscrite et pas de signature, même si sur les murs on a tracé des graffitis, des initiales creusées et des chiffres tordus, et les parcours octogonaux de jeux de société auxquels on joue debout. Certaines brèches, entre les pierres descellées, se sont usées et ont créé des ouvertures. On se place face à elles pour découvrir les bâtiments de loin, avec une autre perspective. D’abord impénétrables, les constructions résonnent ensuite familièrement. On comprend sans savoir ; une sensation logée en soi dans un endroit fertile – une villa plus d’une fois centenaire, avec une entrée intérieure par un genre de patio, on lève la tête et plus on monte, plus les fenêtres sont petites, rectangulaires ; au premier étage trois arches ensoleillées dominent, couleur de pêche ; il y aurait un couloir jaune derrière la façade, là où la lumière dort sereine ; l’artiste a dessiné des instruments, violon aux courbes sombres, archet debout, et des cithares ventrues savamment disposées ; sur leur pourtour, des vagues de rubans ondulent et semblent offrir la harpe, sa travée qui s’élance, la planche couverte de grelots, la vielle à roue penchée au corps asymétrique et une douçaine dont la perce est pliée à angle droit ; puis le peintre s’étant ravisé, il aurait tout masqué très soigneusement ; la fresque demeurerait pourtant en transparence, roulée sous le décor, bruissante de ses cordes, des manivelles qu’on a tournées et des chants étouffés dans leur souffle ; ou c’est le rêve d’une ville uniquement faite de bruits qui vibre au noir sous les paupières.
Le ciel la terre en ouverture seraient deux mains en rapprochement, puis qui s’écarteraient, et s’ouvriraient encore avec un geste neuf ; une chorégraphie de danse, une danse archaïque et sonore. Un paysage né de murmures, de raclements de gorge, d’arbres scandés, et des mains invisibles frappent, elles battent la mesure, encouragent ce lent bourdonnement. Elles étoffent ce territoire et l’élargissent. Elles le remplissent d’ondes, celles des notes de musique et celles des couleurs qui pourraient s’embrasser par endroits, se chevaucher sans se masquer, et qui perdurent. Parfois des vides apparaissent, des vides accueillants, et préparés pour nous, pour nous faire de la place.
Un capuchon de pierre au sud, une tour crénelée au nord bordent le pont qui relie terre et ciel. Il double l’horizon en se calquant sur lui, cherchant à reproduire sa ligne. Le long des arches, le rythme parle, à chaque pilier il se régule. Ce pont ne mène à rien, il s’agrandit en s’approchant et meurt lointain. Tout au bout, une porte le ferme.
Sous le pont, une nappe d’eau calme, avec ses parois d’ombres, celles des piliers et celles des constructions. Curieusement, ailleurs, sur l’herbe et sous les arbres, les ombres sont translucides, on ne les perçoit pas. Cette impression de ne pas savoir d’où fuse la lumière ; elle pourrait naître derrière le ciel, sous la toile ou le pont, dans la ville brillante ; elle pourrait être accidentée, à plusieurs endroits diffractée, plurielle ; une lumière curieuse et pressée d’apparaître dans tous les interstices, cela expliquerait pourquoi les ombres dans l’eau se réfugient.
Des nuages obsolètes, enfuis depuis longtemps, se tiennent encore là-haut, comme s’ils refusaient de partir. La foudre en traverse les corps, ou l’apparence de corps, sans montrer de colère. On ne voit pas de trame, pas de support.
L’homme sur un pied se tient, un danseur au repos. Sa veste rouge lui enserre les épaules, se développe sur ses hanches, retombe en plis flottants. Il incline son visage de trois quarts, tout en s’appuyant sur une lance qu’il a plantée en terre. Du moins on croit la voir ; si l’on observe mieux, l’extrémité est ronde. C’est un bâton, lisse et droit, fuselé, rien qu’un morceau de bois. L’homme ne part pas en guerre, n’en revient pas non plus. Il n’est pas attentif, il n’est pas attendri. Il n’est pas triste. Il semblerait qu’en lui, rien ne puisse être défini sans appeler la négation. C’est par ce qu’il n’est pas que l’homme se tient debout.
Une fuite accroupie, une part de lui serrée au creux de l’estomac, quelque chose lui échappe. Il ne chantera pas, ne fera pas de bruit, n’ouvrira pas la bouche.
Il regarde la femme. Elle plie son genou, donnant le sein à un enfant. Ses yeux voient quelque chose hors champ ; ce pourrait être une menace ; ce pourrait être un souvenir ; la fin d’un labyrinthe qui passe par la foudre, l’homme, le hasard. Pour la retenir, des plantes acérées lancent leurs pointes noires dans la chair de sa cuisse, mélange d’ocre et de blanc.
Au loin la foudre transperce toujours le ventre des nuages, continuellement. Et l’eau coule derrière elle, avec ses frisures de lumière, tout se délite. On ne peut pas fixer des yeux cette grande disparition sous peine d’être emporté avec quoi s’effiloche, sous peine de se désagréger en vol – rétrécis, tremblements qui s’allongent. Il n’y a que le brun qui surnage, couleur de terre, couleur feuille morte, dans ce bouillon de scintillements qui se déplace à vue.
On dit qu’en contrebas, derrière les couleurs sombres, il n’y aurait plus rien qu’une grande langue de temps, étale et disparate. Une plaine vertigineuse et disloquée qui formerait une mer houleuse à l’écume saillante et aux éclats tranchants. La foudre se tiendrait là, au bord de cette trouée, pour borner ce passage. Peut-être pour nous alerter. Lorsqu’elle se fondra dans la nuit, rien ne saura nous avertir.
Maintenant la nuit attend, collée au feuillage des arbres. Elle s’enroule dans leur sève dont elle suit l’avancée. Posée dans la pliure des branches, elle se tient prête. Plus tard elle voudra effacer tout, tout obscurcir.

Messages

  • rapprend l’existence de ces grandes plages et de l’oyat dont sotte je ne connaissais pas le nom… petit bond en arrière vers un après midi en mon adolescence, avons pas ça sur mon coin de la mer méridienne.
    et puis continue dans le plaisir admiratif de la façon dont tu es arrivée à couler tes phrases, à coller tes mots à la réalité, son image, la sensation qu’en a le spectateur, en ouvrant sur des souvenirs, des allusions
    admirative - rêve que je découvre, et par moment reprend pied dans le souvenir du tableau, mais agrandi, dilaté, installé dans une durée

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