"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -50 [Il laissera traîner mes lettres au milieu des armes à feu et des chiens]

dimanche 9 novembre 2014, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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‘We are about to part,’ said Neville. ‘Here are the boxes ; here are the cabs. There is Percival in his billycock hat. He will forget me. He will leave my letters lying about among guns and dogs unanswered. I shall send him poems and he will perhaps reply with a picture post card. But it is for that that I love him. I shall propose meeting — under a clock, by some Cross ; and shall wait, and he will not come. It is for that that I love him. Oblivious, almost entirely ignorant, he will pass from my life. And I shall pass, incredible as it seems, into other lives ; this is only an escapade perhaps, a prelude only. I feel already, though I cannot endure the Doctor’s pompous mummery and faked emotions, that things we have only dimly perceived draw near. I shall be free to enter the garden where Fenwick raises his mallet. Those who have despised me shall acknowledge my sovereignty. But by some inscrutable law of my being sovereignty and the possession of power will not be enough ; I shall always push through curtains to privacy, and want some whispered words alone. Therefore I go, dubious, but elate ; apprehensive of intolerable pain ; yet I think bound in my adventuring to conquer after huge suffering, bound, surely, to discover my desire in the end. There, for the last time, I see the statue of our pious founder with the doves about his head. They will wheel for ever about his head, whitening it, while the organ moans in the chapel. So I take my seat ; and, when I have found my place in the comer of our reserved compartment, I will shade my eyes with a book to hide one tear ; I will shade my eyes to observe ; to peep at one face. It is the first day of the summer holidays.’

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« Nous sommes sur le point de nous séparer », dit Neville. « Voici les bagages et les voitures. Voila Percival sous son chapeau de feutre. Il m’oubliera. Il laissera traîner mes lettres au milieu des armes à feu et des chiens, sans y répondre. Je lui enverrai des poèmes, il m’enverra peut-être une carte. C’est pour cela que je l’aime. Je proposerai une rencontre – sous une horloge, près d’une croix – et j’attendrai ; il ne viendra pas. Pour cela que je l’aime. Oublieux, pratiquement inconscient, il quittera ma vie. Et, même si ça semble incroyable, je vais entrer dans d’autres vies ; ce ne serait qu’une échappée, rien qu’un prélude. Derrière l’insupportable mascarade du proviseur, son emphase ridicule et ses émotions fausses, je sens déjà s’approcher ce que nous pressentions vaguement. Je serai libre d’entrer dans le jardin où Fenwick lève le maillet. Ceux qui m’ont méprisé reconnaîtront ma souveraineté. Mais, et c’est ma nature profonde qui me le dicte, la souveraineté et la possession du pouvoir ne suffiront pas ; je continuerai à pousser les rideaux à la recherche d’intimité et de mots chuchotés seul. J’avance donc, incertain mais exalté ; inquiet à l’idée d’une douleur intolérable ; et prêt, avec l’envie de conquérir après tant de souffrances, prêt je crois à découvrir finalement mon désir. Ici et pour la dernière fois, je vois la statue de notre pieux fondateur et les colombes au-dessus de lui. Elles tournoieront toujours autour de sa tête, elles la blanchiront tandis que l’orgue gémira dans la chapelle. Voilà, je prends ma place ; et lorsque je l’aurai trouvée dans un coin du compartiment réservé, je laisserai mes yeux dans l’ombre, derrière un livre, pour cacher une larme ; je laisserai mes yeux dans l’ombre pour observer, épier un visage. C’est le premier jour des vacances d’été. »

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Encore un passage difficile, mais c’est habituel.
Pour m’aider, et ça aussi c’est habituel, j’ai besoin de trouver le mouvement spécifique de cette voix particulière
(le "ce qui se joue ici", comme ils disent sur france culture).
Et ici, c’est pour moi une suite de photos qui défilent devant les yeux de Neville.

La première, c’est la sienne, et il est costumé en amoureux transi. Et dédaigné, en parfait symbole de l’amour tragique.
Sur la photo suivante, c’est Percival, magnifique, intouchable, inatteignable, glacé d’indifférence, presque statuesque.
Puis c’est l’image de la statue, la vraie cette fois, dans le jardin du collège. Le temps qui la blanchit, l’orgue dans le lointain, c’est un tableau théâtral, une fresque dans la pierre, un temps fossilisé. La statue, immobile sous les colombes, semble répondre à Percival, immobile sous son chapeau.

Neville sent bien que ces photos vont petit à petit perdre leurs couleurs, devenir désuètes, feront bientôt partie d’un passé révolu. D’autres images sont à l’approche, dimly perceived, qui les remplaceront.

C’est une modification de fond, un gué à franchir, qui se fait sous tension mais presque sans à-coups, un mouvement d’avancée, comme un saut à la perche, une énergie lancée. Presque comme si les images défilantes passaient progressivement du noir et blanc à la couleur.
Entre les deux colonnes immobiles - la figure de Percival et la statue - se glissent les rideaux flottants, l’ombre portée, des éléments brumeux, fuyants.
Un mouvement de fuite vers l’avenir, difficile à négocier (et à traduire).

Neville doit donc laisser tout ce "prélude" derrière lui, et prendre place, sa place. Monter à bord d’un monde en marche - même s’il doit y apparaître masqué, grâce à un livre d’ailleurs, comme si la fiction pouvait nous sauver de tout, y compris de façon pragmatique.

(ce moment m’a presque fait penser à un tableau de Hopper, des passagers dans un compartiment de train, l’un d’eux derrière un livre, et le tracé d’une ombre bleue triangulaire sur son visage)

- Percival in his billycock hat
ce chapeau indique que Percival devient adulte, en tout cas il en porte le costume
je devrais traduire billycock par "chapeau melon", mais ça sonne très guindée (ou très Magritte), "chapeau de feutre" me paraît plus passe-partout, moins connoté

- But by some inscrutable law of my being sovereignty and the possession of power will not be enough
après avoir tenté de placer/déplacer les segments de cette phrase dans tous les sens, j’ai l’impression d’en arriver au choix le moins mauvais, mais sans être vraiment satisfaite de
"Mais, et c’est ma nature profonde qui me le dicte, la souveraineté et la possession du pouvoir ne suffiront pas"
à cause du "dicte", pourtant à sa place, la "loi" étant là, mais... (à voir plus tard, en laissant reposer le texte)
(une phrase où l’équilibre (ou le déséquilibre) entre se l’approprier et la déformer est très acrobatique)

- I shall always push through curtains to privacy, and want some whispered words alone
une phrase importante, d’une grande économie de mots
le choix du verbe peut infléchir vers une direction ou l’autre, selon que les rideaux s’écartent, se soulèvent, cela peut donner l’idée d’une découverte (une ouverture) ou d’une cachette (et d’un retrait)
je choisis "pousser" simplement, pour ne pas privilégier un sens plutôt qu’un autre, ne pas réduire
(et je garde le mot "seul" à la fin de la phrase, après avoir pensé le remplacer sans doute plus "académiquement" par un "dans la solitude", mais non, ce "seul" perdu en fin de phrase me semble tellement douloureux)

- yet I think bound in my adventuring to conquer after huge suffering, bound, surely, to discover my desire in the end
ce bound qui dit l’énergie, l’attachement, la volonté, et qui est répété deux fois
je le traduis par "prêt", car au final, nous sommes bien devant un départ

- I see the statue of our pious founder with the doves about his head. They will wheel for ever about his head, whitening it, while the organ moans in the chapel
la répétition de about his head donne une lourdeur en français
je prends la décision de transformer un "au-dessus" en "autour" et de me débarrasser d’une tête

- I will shade my eyes with a book to hide one tear ; I will shade my eyes to observe ; to peep at one face
il y a l’idée d’ombre et de masque dans shade
et de geste rapide, presque imperceptible dans peep,
pour "shade" il me semble que les verbes cacher ou dissimuler ne suffisent pas à dire ce voile qui recouvre, cette part sombre que Neville porte en lui
je vais au plus simple avec "je laisserai mes yeux dans l’ombre"
"épier" indique au moins la discrétion, si la rapidité n’y est pas vraiment

one face,
ce visage que Neville guette par-dessus la couverture de son livre n’est pas nommé
même s’il y a de grandes chances que ce soit Percival et pas un autre
mais il me semble que cette non-précision vient élargir le sens,
comme si ce visage inconnu apportait sa dose de chair vivante, présente, et même future, après ces statues froides, figées, passées
ce visage à suivre, du coin de l’œil, à ne pas perdre de vue
un visage en mouvement, aussi fugace que le bref coup d’œil pour le saisir
mais quel visage ? dans l’incertitude de ses contours, c’est peut-être la destination tout entière et le visage même de Neville qui deviendraient incertains
ce pourrait être (mais j’extrapole bien sûr) lui-même qu’il scrute dans ce one face, son reflet dans la vitre qu’il regarde

work in progress toujours

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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