"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

MAINTENANT

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -51[Je n’enverrai pas mes enfants à l’école]

dimanche 16 novembre 2014, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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‘It is the first day of the summer holidays,’ said Susan. ‘But the day is still rolled up. I will not examine it until I step out on to the platform in the evening. I will not let myself even smell it until I smell the cold green air off the fields. But already these are not school fields ; these are not school hedges ; the men in these fields are doing real things ; they fill carts with real hay ; and those are real cows, not school cows. But the carbolic smell of corridors and the chalky smell of schoolrooms is still in my nostrils. The glazed, shiny look of matchboard is still in my eyes. I must wait for fields and hedges, and woods and fields, and steep railway cuttings, sprinkled with gorse bushes, and trucks in sidings, and tunnels and suburban gardens with women hanging out washing, and then fields again and children swinging on gates, to cover it over, to bury it deep, this school that I have hated.
I will not send my children to school nor spend a night all my life in London. Here in this vast station everything echoes and booms hollowly. The light is like the yellow light under an awning. Jinny lives here. Jinny takes her dog for walks on these pavements. People here shoot through the streets silently. They look at nothing but shop-windows. Their heads bob up and down all at about the same height. The streets are laced together with telegraph wires. The houses are all glass, all festoons and glitter ; now all front doors and lace curtains, all pillars and white steps. But now I pass on, out of London again ; the fields begin again ; and the houses, and women hanging washing, and trees and fields. London is now veiled, now vanished, now crumbled, now fallen. The carbolic and the pitch-pine begin to lose their savour. I smell corn and turnips. I undo a paper packet tied with a piece of white cotton. The egg shells slide into the cleft between my knees. Now we stop at station after station, rolling out milk cans. Now women kiss each other and help with baskets. Now I will let myself lean out of the window. The air rushes down my nose and throat — the cold air, the salt air with the smell of turnip fields in it. And there is my father, with his back turned, talking to a farmer. I tremble, I cry. There is my father in gaiters. There is my father.’

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« C’est le premier jour des vacances d’été », dit Susan. « Mais ce jour ne s’est pas encore déplié. Je ne l’examinerai pas, tant que je ne serai pas descendue sur le quai ce soir. Je n’essaierai même pas de le sentir avant de respirer l’air vert et frais venu des champs. Mais ce ne sont déjà plus les champs de l’école ; ce ne sont plus les haies de l’école ; les hommes dans ces champs font des choses réelles ; ils remplissent des chariots de vrai foin ; et voilà de véritables vaches, pas des vaches d’école. Pourtant, j’ai encore dans les narines l’odeur de phénol des couloirs, l’odeur de craie des salles de classe. Le vernis luisant des lambris est toujours dans mes yeux. Je dois attendre les champs, les haies, les bois et les champs, les talus raides semés d’ajoncs, les wagons sur les voies de garage, les tunnels, les jardins de banlieue où les femmes étendent le linge, puis d’autres champs et les enfants qui se balancent sur les barrières, pour recouvrir, pour ensevelir profondément ce collège, que j’ai détesté.
Je n’enverrai pas mes enfants à l’école et je ne passerai pas à Londres une seule nuit de mon existence. Ici, dans cette grande gare, tout fait écho et tout sonne creux. La lumière est jaune, comme elle le serait sous un auvent. Jinny habite ici. Jinny promène son chien sur ces trottoirs. Ici les gens traversent les rues en silence. Ils ne regardent rien, que les vitrines. Les têtes se lèvent, se baissent, toutes de la même façon. Des fils télégraphiques relient les rues entre elles. Les maisons ne sont faites que de verre, de festons, de clinquant ; toutes ont des rideaux de dentelle, des colonnades, des portes et des marches blanches. Mais je pars, je quitte Londres, une fois de plus ; les champs reviennent ; et les maisons, et les femmes avec leurs lessives suspendues, et les arbres, les champs. Londres se voile maintenant, il disparaît, il s’émiette, il s’effondre. Le phénol et l’odeur pin commencent à s’estomper. Je sens le blé et le navet. Je défais l’emballage de papier noué par un fil blanc. Les coquilles d’œufs glissent dans la fente entre mes genoux. Maintenant le train s’arrête, gare après gare, il décharge des bidons de lait. Les femmes s’embrassent, elles s’aident avec leurs paniers. Maintenant, je peux me pencher par la fenêtre. L’air s’engouffre dans mon nez, dans ma gorge – l’air froid, l’air salin, et l’odeur des champs de navets. Et voilà mon père, il est de dos, il parler à un fermier. Je tremble, je pleure. Voilà mon père en guêtres. Voilà mon père. »

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Quelle description de Londres, et du voyage, avec le défilement du paysage que Susan voit par la fenêtre. Comment ne pas admirer l’écriture de VW.
J’aime beaucoup ce passage qui va crescendo.
Susan sait où elle va, elle n’hésite pas. Si elle était poisson, on pourrait suivre son chemin dans l’eau, une trace longiligne, lumineuse, qui ne louvoie pas une seconde, un saumon qui remonte sa rivière instinctivement, avec une joie telle d’arriver au bout, qu’on en est soulagé avec elle.
C’est tenter de rendre cette sorte d’urgence fabuleuse qui est difficile, et parfois, face à des phrases toutes simples, j’ai été bien désemparée.

- The light is like the yellow light under an awning
par exemple, qu’il faut rendre clairement, simplement, comme cette phrase l’est nativement,
mais se contraindre/limiter à quelque chose comme
"La lumière est comme la lumière jaune sous un auvent"
montre que la répétition du mot lumière ne fonctionne pas, et donne même un petit côté ridicule à la phrase, un peu bêta,
mais je dois éviter de m’emberlificoter de relatifs, de verbes, d’ajouts intempestifs
je veux aussi garder le mot "auvent", avec sa triangulation opaque, son relief, sans le remplacer par voile, ou store, qui sont plats, plaqués, sans perspectives
je ne vois rien de mieux pour l’instant que "La lumière est jaune, comme elle le serait sous un auvent." (à voir plus tard si...)

- The streets are laced together with telegraph wires
j’ai l’idée de rues entrelacées de fils, je les vois ligotées, entravées, mais en français c’est trop démonstratif, bien trop explicatif, je me contente finalement du verbe relier, même si je le trouve trop lisse

- Their heads bob up and down all at about the same height
là aussi le verbe anglais est très visuel et je ne trouve pas d’équivalence valable, il me faut bien deux verbes ("se lèvent, se baissent") pour arriver à contrebalancer ce manque
et comme "à la même hauteur" ne peut pas s’accorder à ces deux verbes sans créer une impossibilité, je transforme at about the same height en "de la même façon"

- grandes difficultés aussi avec The houses are all glass, all festoons and glitter ; now all front doors and lace curtains, all pillars and white steps
j’ai parfois l’impression d’être une skieuse de slalom géant qui doit éviter des portes et négocier des bosses (heureusement, j’ai le temps, au contraire d’une Marielle Goitchell qui devait réagir très vite) (on notera que je cite pas Carole Montillet par exemple, dont j’apprends l’existence au moment où j’écris son nom, à ça que mon âge se voit)
je fais donc au mieux pour ces bosselures,
j’explique peut-être un peu trop le texte en choisissant "clinquant", mais il me semble tellement approprié
et dans l’ordre d’énumération, je déplace les portes, car "les maisons ont toutes des portes" (hum, comment dire, VW ne mérite pas ça)

- et puis une autre bosse, et pas des moindres, avec promesse de belles secousses, London is now veiled, now vanished, now crumbled, now fallen
je décide d’entrée de pousser sur le côté le "maintenant", et de ne pas le remplacer,
quoique je choisisse pour le traduire, cela alourdira ce moment qui doit rester net, une suite de dominos qui tombent
je me focalise sur ce qui se passe, ces états progressifs, cette chute fractionnée
grande hésitation, car deux choix sont possibles,
qualifier Londres (voilé, disparu, émietté, effondré), ce qui ajoute à son côté machine sans âme, ce côté rouleau compresseur - mais quelque chose me retient, et je crois bien que c’est le discours du Général
("Paris outragé ! Paris brisé !", etc),
et sa voix lyrico-insistante dans mon oreille -
ou rendre Londres acteur agissant en utilisant la forme verbale
mais cela atténue peut-être cette mécanique en marche, écrasante, impuissante,
je compte sur la teneur des verbes pour donner l’idée d’une créature monstrueuse qui reste sur place pendant que l’on s’éloigne, et perd peu à peu ses pouvoirs
et le verbe "émietter", même s’il peut sembler maladroit ou incongru, ou peu travaillé ici, j’y tiens beaucoup, il me semble tellement parlant, tellement vrai

comme d’habitude, après un premier jet, je m’en vais voir ce qu’on trouvé mes camarades comme je les appelle (je ne manque décidément pas d’air), Michel Cusin et Cécile Wajsbrot, et je suis toujours frappée par la justesse de leurs choix en regard du rythme qu’ils impriment au texte, chacun en cohérence avec lui-même

grande fidélité consciencieuse chez Michel Cusin, sa traduction est pratiquement ma "référence", dans le sens où je sais que je peux compter sur son exactitude pour m’aider,
c’est mon garde-fou
(mais c’est aussi une écriture très "traditionnelle", qui parfois manquerait un peu de chair et de sang je trouve, qu’il ne m’en veuille surtout pas)

et grande tonicité de Cécile Wajsbrot, qui prend les mots à bras le corps, c’est presque un affrontement, très beau, très tendu, quelle force dans ses choix,
c’est mon apport d’énergie pure
(mais il y manque parfois de la douceur, qu’elle ne me tienne pas rigueur de ce bémol non plus)

note en aparté : je ne veux dénoncer aucun de mes petits camarades, mais l’un d’eux à été victime d’une attaque fugace de presbytie, et a lu pillows au lieu de pillars, ce qui lui a fait mettre des oreillers sur les façades de Londres, c’est étonnant mais c’est comme ça (qui ne s’est jamais trompé lui jette la première pierre, et ce ne sera sûrement pas moi, avec ma petite fabrique de coquilles artisanales qui tourne ma foi assez rondement)

de toutes façons, si je me tourne vers eux régulièrement, ce n’est jamais dans l’optique d’une compétition, je ne cherche pas à savoir s’ils font "mieux" ou "moins bien", ce n’est pas une copie à rendre, et personne n’a les bonnes réponses, puisqu’elles sont toutes dans la langue anglaise

pour ce qui est de la troisième traduction dont je dispose, celle de Marguerite Yourcenar, je la lis pour la langue elle-même : cette grande dame n’a peur de rien, et surtout pas de s’éloigner du texte, dont elle s’affranchit avec maestria
je ne saurais pas, comme elle, développer une phrase entière, étoffer, retrancher, désosser complètement la structure d’un passage pour le réinventer et s’approcher du sens au plus près
c’est très beau, réellement très beau, mais c’est du Yourcenar,

alors, après avoir traduis mon paragraphe, je vais d’abord chercher un appui, un éclairage chez M Cusin et C Wajsbrot
et ensuite je vais lire ce qui se passe dans un très beau livre de Marguerite Yourcenar
et je me régale deux fois plus

work in progress bien sûr

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • petite latine très cassée est plus incapable que jamais de faire beaucoup plus que savourer les mots de Virginia et ceux de Christine, de considérer avec respect les problèmes soulevés par Christine
    tente juste (petite voix flutée de vieille) la lumière est comme une lampe jaune sous l’auvent et immédiatement se dit non (c’était une irruption des images des pavillons de banlieue toulonnaise)
    aime relier (vision de nos écheveaux de fils au dessus des rues ici même si ça n’a rien à voir) et applaudit la façon dont sont négociées les bosses

  • Clinquant est parfait. Émietter est parfait.
    N’aurai-je donc rien à critiquer aujourd’hui ? Quelle frustration.

    Et tout à fait d’accord à propos de la grande Marguerite : "c’est très beau, réellement très beau, mais c’est du Yourcenar," Donc, en tant que traduction, désolée, mais c’est pas bon. Une traduction est là pour rendre le texte d’une langue dans une autre, pas pour se donner l’occasion de briller à ses dépens.

    Ah si, un truc me perplexifie (?) mais ce n’est pas un problème de traduction. C’est l’odeur des champs de navets (2 fois mentionnée). Il me semble que les navets sont une triste chose sans couleur, sans goût et sans odeur. Mais peut-être que les navets britanniques...

  • Hahaha, merci pour cette note en aparté ! Je te lis toujours, je biche toujours, merci fou mille :-) Bravo !

  • Bonjour,
    je retrouve votre site dont j’avais le lien gardé avec soin ...
    je redécouvre votre journal de traduction et je passe du texte original à votre version avec délice,
    bizarrement je vois que j’ai lu « pillows » moi aussi, imaginant le linge de maison aérés aux fenêtres sans doute
    pour votre correspondante elizaleg, l’odeur des champs de navet est très forte, tout comme celle des champs de choux ou de raves , une odeur difficile à caractériser venue surtout des feuilles en ce début d’été. Le colza est de la même famille pour se faire une idée.

    Je vais me replonger dans le voyage des Vagues à travers votre recherche, merci.

  • Merci à tous de vos passages et de vos encouragements qui, curieusement (c’est fou comme les choses sont bien faites) m’encouragent diablement ! #OnSeSentMoinsSeul :-)

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