"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

MAINTENANT

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -55 [les mots partent immédiatement en ronds de fumée]

vendredi 5 décembre 2014, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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‘Louis and Neville,’ said Bernard, ‘both sit silent. Both are absorbed. Both feel the presence of other people as a separating wall. But if I find myself in company with other people, words at once make smoke rings — see how phrases at once begin to wreathe off my lips. It seems that a match is set to a fire ; something burns. An elderly and apparently prosperous man, a traveller, now gets in. And I at once wish to approach him ; I instinctively dislike the sense of his presence, cold, unassimilated, among us. I do not believe in separation. We are not single. Also I wish to add to my collection of valuable observations upon the true nature of human life. My book will certainly run to many volumes, embracing every known variety of man and woman. I fill my mind with whatever happens to be the contents of a room or a railway carriage as one fills a fountain-pen in an inkpot. I have a steady unquenchable thirst. Now I feel by imperceptible signs, which I cannot yet interpret but will later, that his defiance is about to thaw. His solitude shows signs of cracking. He has passed a remark about a country house. A smoke ring issues from my lips (about crops) and circles him, bringing him into contact. The human voice has a disarming quality —(we are not single, we are one). As we exchange these few but amiable remarks about country houses, I furbish him up and make him concrete. He is indulgent as a husband but not faithful ; a small builder who employs a few men. In local society he is important ; is already a councillor, and perhaps in time will be mayor. He wears a large ornament, like a double tooth torn up by the roots, made of coral, hanging at his watch-chain. Walter J. Trumble is the sort of name that would fit him. He has been in America, on a business trip with his wife, and a double room in a smallish hotel cost him a whole month’s wages. His front tooth is stopped with gold.
‘The fact is that I have little aptitude for reflection. I require the concrete in everything. It is so only that I lay hands upon the world. A good phrase, however, seems to me to have an independent existence. Yet I think it is likely that the best are made in solitude. They require some final refrigeration which I cannot give them, dabbling always in warm soluble words. My method, nevertheless, has certain advantages over theirs. Neville is repelled by the grossness of Trumble. Louis, glancing, tripping with the high step of a disdainful crane, picks up words as if in sugar-tongs. It is true that his eyes — wild, laughing, yet desperate — express something that we have not gauged. There is about both Neville and Louis a precision, an exactitude, that I admire and shall never possess. Now I begin to be aware that action is demanded. We approach a junction ; at a junction I have to change. I have to board a train for Edinburgh. I cannot precisely lay fingers on this fact — it lodges loosely among my thoughts like a button, like a small coin. Here is the jolly old boy who collects tickets. I had one — I had one certainly. But it does not matter. Either I shall find it, or I shall not find it. I examine my note-case. I look in all my pockets. These are the things that for ever interrupt the process upon which I am eternally engaged of finding some perfect phrase that fits this very moment exactly.’

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« Louis et Neville sont tous les deux assis en silence, dit Bernard. Tous les deux absorbés. La présence des autres a sur eux l’effet d’un mur séparateur [1]. Moi, dès que je suis en compagnie d’autres gens, les mots partent immédiatement en ronds de fumée – regardez comme les phrases s’échappent de mes lèvres en volutes. On dirait une allumette prête à s’enflammer ; quelque chose brûle. Un homme âgé et apparemment prospère, un voyageur, entre maintenant. Et je veux tout de suite l’approcher. D’instinct, la sensation de sa présence me gêne, froide, étrangère parmi nous [2]. Mais je ne crois pas à ce qui sépare. Nous ne sommes pas isolés [3]. Et je tiens également à ajouter à ma collection de précieuses observations sur la véritable nature de la vie humaine. Mon livre va certainement se développer en plusieurs tomes, pour embrasser l’ensemble des catégories connues d’hommes et de femmes. Je remplis mon esprit de tout ce qui peut entrer à l’intérieur d’une pièce ou d’un wagon, comme on remplit un stylo-plume à l’encrier. Ma soif est constante, inextinguible. Maintenant je sens, à quelques signes imperceptibles, que je ne peux pas encore interpréter mais je le ferai plus tard, que sa défiance est sur le point de fondre. Son isolement montre des signes de fissures. Il fait une remarque sur une maison de campagne. Des questions en ronds de fumée s’échappent de mes lèvres (à propos de récoltes), elles l’entourent, elles provoquent le contact. La voix humaine a des propriétés désarmantes – (nous ne sommes pas isolés, nous sommes un). Pendant que nous échangeons ces rares mais aimables remarques sur les maisons de campagne, je cerne le portrait de cet homme [4], je le rends concret. C’est un mari indulgent, mais infidèle ; un petit entrepreneur qui a quelques employés. Quelqu’un d’important dans la vie locale ; déjà conseiller, peut-être maire d’ici peu. Il porte, accrochée à sa chaîne de montre, une décoration de corail, on dirait une molaire arrachée avec ses racines. Walter J. Trumble, c’est le genre de nom qu’il devrait porter. Il est allé en Amérique, en voyage d’affaires avec sa femme, et une chambre double dans un hôtel modeste peut lui coûter le salaire d’un mois entier. Sa dent de devant est en or [5].
Le fait est que j’ai peu d’aptitude à la réflexion. J’ai besoin de concret en tout. C’est seulement ainsi que je peux poser mes mains sur le monde. Une bonne phrase, cependant, me semble avoir une existence indépendante. Les meilleures, je pense, sont probablement faites dans la solitude. Elles nécessitent une sorte de réfrigération finale, et je ne peux pas la leur donner si je barbote toujours au milieu de paroles tièdes et diluées [6]. Ma méthode présente pourtant certains avantages. Neville est irrité par la vulgarité de Trumble. Louis lui jette le regard hautain d’une grue dédaigneuse, il prend les mots avec des pincettes. Il est vrai que ses yeux – sauvages, rieurs, un peu désespérés – expriment quelque chose que nous n’avons pas mesuré. Il y a chez Neville et chez Louis une précision, une exactitude que j’admire et que je ne possèderai jamais. Maintenant, il va falloir agir. Nous arrivons à une jonction, à un carrefour, je dois changer. Je dois monter à bord d’un train pour Édimbourg. Je ne peux pas pointer du doigt ce fait précis – c’est plus ou moins flou dans mes pensées, comme un bouton, comme une petite pièce de monnaie. Voici le vieux garçon jovial [7] qui contrôle les billets. J’en ai un – j’en ai certainement un. Mais ce n’est pas grave. Peu importe, je le trouverai, ou je ne le trouverai pas. Je fouille dans mon portefeuille. Je regarde dans toutes mes poches. C’est ce genre de choses qui interrompent sans cesse l’éternelle recherche qui est la mienne : trouver la phrase parfaite, adaptée à l’instant [8], exactement. »

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)


[1-Both feel the presence of other people as a separating wall
je teste, je triture, mais tant que j’utilise le verbe "ressentent" ma phrase démontée par tous les bouts me semble inaboutie, boiteuse, alors qu’en ajoutant le mot "effet", les choses s’organisent mieux (je crois)

[2-unassimilated
je tente "non-intégrée", ou "non-assimilée", mais c’est très sec, presque technique comme formulation alors qu’il s’agit ici d’un pur ressenti
je tente aussi "importune" mais il y a là un jugement que Bernard ne pose pas
"inadaptée" est adapté (ironiquement), mais donne une phrase saccadée et raide
donc je choisis "étrangère" pour l’instant

[3-single
grosse réflexion
ce pourrait être "singulier" au lieu d’isolé
ou même "unique"
mais "isolé" me semble être beaucoup plus juste, car lié au "mur séparateur" du début de paragraphe (mur qui isole, cette paroi étanche que les conventions, la politesse et l’humaine condition érigent sans cesse)

[4-I furbish him up
grande difficulté aussi
le verbe choisi par VW est "fourbir", c’est à dire astiquer, nettoyer, faire reluire
souvent utilisé pour les armes qui tranchent bien mieux une fois fourbies (sabre au clair)
je tente un "je le clarifie" pas très convaincant
j’ai cette idée de préciser que l’image obtenue est plus nette, ce serait "faire le point" si c’était une métaphore photographique
(mais ce choix-là, en précisant qu’on a affaire à une photo, alourdirait la phrase)
(et ne pas préciser photo c’est utiliser "faire le point sur", ce qui donne plus l’impression de bilan de fin d’année que de netteté)
"cerner le portrait" s’approche assez bien du sens pour l’instant, mais à revoir

[5-stopped with gold
je tente "une dent bardée d’or", "cernée d’or", "couverte d’or", "plombée d’or" (?), mais le résultat ne me va pas
en fait c’est le mot "dent" et le mot "or" qui font surtout sens
dent, en clin d’œil à la décoration en forme de molaire
et or, en rappel de l’hôtel à petit prix et du mois de salaire
je décide d’épurer en me limitant à ces deux mots

[6-in warm soluble words
il me semble que remplacer "chaud" par "tiède" ajoute à cette mélasse de mots sans consistance
c’est une très belle idée, étrange et belle, d’insuffler la température ici
la température des phrases
et de penser aussi que les phrases "réfrigérées" ne sont pas froides
il y a l’idée de l’importance
conserver, préserver, méditer aussi, au froid
(c’est drôle quand on sait ce que pense Bernard de ses pouvoirs de réflexion)
(en fait, il médite bel et bien, mais "concrètement")

[7-the jolly old boy
il faut traduire le tout je crois, car ce personnage est symbolique du fonctionnement de Bernard
à peine entrevu, il a déjà une histoire, réelle ou inventée, suspendue au-dessus de sa tête
(qu’il soit joyeux peut se constater, VW dirait "souriant" et on n’en parlerait plus. Le fait qu’il soit "vieux garçon", c’est autre chose, c’est l’imaginaire de Bernard en condensé)

[8-this very moment exactly
la tentation d’ajouter "moment présent"
mais en y réfléchissant, "présent" n’est pas nécessaire
il le serait si Bernard s’évertuait à rendre une réalité visible, le monde qu’il a sous les yeux, au moment même où
alors que je le sens plutôt partir de cet instant, de cette réalité concrète du monde, pour s’en aider comme il le ferait d’un marchepied, et s’envoler, virevolter en laissant s’échapper des ronds de fumée de sa bouche, distordus, évasés, flamboyants, exactement parfaits dans les ouvertures qu’ils proposent, mais pas exactement présents, ni véridiques
Bernard ne cherche pas à se documenter, ne veut pas être journaliste
il écrit
et il écrit hier-maintenant-demain, tout en même temps

work in progress toujours

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