"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -57 [les flancs rongés de la barque]

jeudi 11 décembre 2014, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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Le soleil sur la mer.

C’est l’un de ces instants précieux qui viennent traverser régulièrement Les Vagues, formant une sorte de fondu enchaîné entre chaque moment de paroles alternées des six personnages de VW.
Le retour de ce tempo contemplatif est le signe d’une gestation et d’une métamorphose, ils grandissent, changent, se déplacent. Ici ils deviennent de jeunes adultes, ils ont quitté le collège, se lancent dans le monde, la vie.

J’attends ces moments avec une sorte de soulagement heureux, ce sont pour moi des bornes sur le chemin, de petits caps à dépasser, le signe que ma traduction avance - mini mini - mais elle avance. D’où leur importance presque affective à mes yeux, qui s’ajoute à celle du texte lui-même, à sa beauté.

Et en même temps, la sensation de traduire fil-du-funambule, dans le danger constant du déséquilibre, la peur du mièvre, du ronflant, de l’emphatique, du maladroit, peur de tout ce qui pourrait abimer ce texte magnifique, tout comme je n’ai aucune envie de gribouiller une toile de maître ni d’en arracher des fragments pour les chiffonner.

Et aussi, simultanément, prendre conscience avec acuité que chaque choix décide non seulement de l’orientation, sens et sonorité, mais aussi de la couleur, et du tempo lui-même, du souffle.
Cette conscience n’est jamais aussi forte qu’avec ces passages là, ceux où le soleil s’avance au-dessus de la mer. Il y a une sorte de nudité dans le texte. D’évidence.
Et d’évidence, je ne peux pas en atteindre ne serait-ce qu’une partie, car je ne suis pas VW.
Avec mes choix, c’est moi qui m’avance, moi et mon souffle, ma couleur, ma "gestuelle".

Peut-être la première fois que je ressens à quel point on ne peut pas se cacher derrière une traduction, ni prétendre le faire. Avant, je pensais que, quoiqu’il arrive, derrière n’importe quel texte, traduit ou non, nos pieds dépassaient, on pouvait à tel ou tel signe apercevoir un peu du traducteur, de l’auteur.
Un passage comme celui-ci (ou c’est l’écriture de VW qui le révèle mieux qu’une autre ?) me semble capable de découvrir celui-celle qui choisira les mots pour le dire complètement, totalement. Il n’y a pas que les pieds qui dépassent, mais le corps tout entier. Faites le test si vous pouvez.

Et de comprendre qu’un paragraphe tel que celui-ci a donné / donnera autant de choix possibles de traductions, autant d’yeux et de chairs, d’oreilles, de capacités d’écoute, de chemins et gestes esquissés ou suivis délibérément que de traducteurs, c’en est presque vertigineux.

work in progress, bien sûr

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’The sun rose. Bars of yellow and green fell on the shore, gilding the ribs of the eaten-out boat and making the sea-holly and its mailed leaves gleam blue as steel. Light almost pierced the thin swift waves as they raced fan-shaped over the beach. The girl who had shaken her head and made all the jewels, the topaz, the aquamarine, the water-coloured jewels with sparks of fire in them, dance, now bared her brows and with wide-opened eyes drove a straight pathway over the waves. Their quivering mackerel sparkling was darkened ; they massed themselves ; their green hollows deepened and darkened and might be traversed by shoals of wandering fish. As they splashed and drew back they left a black rim of twigs and cork on the shore and straws and sticks of wood, as if some light shallop had foundered and burst its sides and the sailor had swum to land and bounded up the cliff and left his frail cargo to be washed ashore.’

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« Le soleil se levait. Des lames de jaune et de vert, retombant sur la plage, doraient les flancs rongés de la barque, et teintaient le chardon de mer et ses feuilles cuirassées d’un éclat bleu comme l’acier. Sur la rive, la lumière transperçait presque les vagues fines et leur course vive en éventail. La jeune fille, après avoir secoué la tête et fait danser tous ses bijoux, la topaze, l’aigue-marine, les joyaux couleur d’eau parcourus d’étincelles, découvrait maintenant son front et, yeux grands ouverts, avançait droit au-dessus des vagues. Leur frémissement moucheté, écumeux, s’était assombri ; elles se resserraient, massives ; leurs courbes vertes se creusaient, obscurcies, traversées peut-être par des bancs de poissons errants. Éclaboussant et reculant, elles déposaient sur la plage une lisière noire de brindilles et de liège, de brins de paille et de morceaux de bois, comme si une chaloupe de lumière avait sombré, coque éventrée, et qu’un marin, nageant jusqu’à la terre ferme et prenant pied sur la falaise, avait vu sa cargaison fragile se répandre, battue par les flots. »

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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