"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -58 [dans la conscience extrême d’une chose, d’un objet singulier]

dimanche 14 décembre 2014, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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’In the garden the birds that had sung erratically and spasmodically in the dawn on that tree, on that bush, now sang together in chorus, shrill and sharp ; now together, as if conscious of companionship, now alone as if to the pale blue sky. They swerved, all in one flight, when the black cat moved among the bushes, when the cook threw cinders on the ash heap and startled them. Fear was in their song, and apprehension of pain, and joy to be snatched quickly now at this instant. Also they sang emulously in the clear morning air, swerving high over the elm tree, singing together as they chased each other, escaping, pursuing, pecking each other as they turned high in the air. And then tiring of pursuit and flight, lovelily they came descending, delicately declining, dropped down and sat silent on the tree, on the wall, with their bright eyes glancing, and their heads turned this way, that way ; aware, awake ; intensely conscious of one thing, one object in particular.
Perhaps it was a snail shell, rising in the grass like a grey cathedral, a swelling building burnt with dark rings and shadowed green by the grass. Or perhaps they saw the splendour of the flowers making a light of flowing purple over the beds, through which dark tunnels of purple shade were driven between the stalks. Or they fixed their gaze on the small bright apple leaves, dancing yet withheld, stiffly sparkling among the pink-tipped blossoms. Or they saw the rain drop on the hedge, pendent but not falling, with a whole house bent in it, and towering elms ; or, gazing straight at the sun, their eyes became gold beads.’

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« Dans le jardin, les oiseaux qui avaient chanté depuis l’aube, irrégulièrement, spasmodiquement, sur tel arbre ou tel arbuste, formaient à présent un chœur aigu et strident ; tantôt ensemble, comme conscients d’une camaraderie, tantôt seuls vers le ciel bleu pâle [1]. Tous s’élevèrent du même vol lorsque le chat noir avança dans les buissons et, quand le cuisinier jeta les cendres sur le tas fumant, ils sursautèrent. La peur s’entendit dans leur chant, et l’appréhension de la douleur, et la joie soudain volée à l’instant [2]. Ils se surpassèrent [3] dans l’air clair du matin, virant haut au sommet de l’orme, chantant toujours ensemble alors qu’ils se chassaient, s’échappaient, se poursuivaient, se donnant des coups de becs tout en tournoyant dans les airs. Puis, fatigués de se poursuivre et de se fuir, ils commencèrent leur gracieuse descente, déclinant tous délicatement [4] avant de se laisser tomber sur l’arbre, sur le mur, silencieux, les yeux brillants, la tête tournée par ici, par là ; attentifs, éveillés ; dans la conscience extrême d’une chose, d’un objet singulier.
C’était peut-être une coquille d’escargot, s’élevant dans l’herbe comme une cathédrale grise, un bâtiment bombé aux anneaux calcinés, ombrés de vert [5]. Ou peut-être la splendeur des fleurs inondant les parterres d’une lumière pourpre et, au travers, l’ombre mauve des tunnels tracés entre les tiges. Ou ils portaient le regard sur la danse retenue des feuilles de pommiers, petites, scintillantes, rigides, chatoyantes, au milieu des pétales à pointes roses. Ou ils voyaient une goutte de pluie posée sur la haie, suspendue mais ne tombant pas, et la maison entière contenue en elle, avec les ormes immenses ; ou, fixant le soleil bien en face, leurs yeux se transformaient en perles d’or. » [6]

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)


[1-now alone as if to the pale blue sky
difficultés avec alone
il me faudrait trois synonymes à "seul" et je n’en ai aucun, alors que mon mouvement premier est de dire "seuls, à seule destination du ciel bleu pâle"
puis dans la phrase suivante "d’un seul vol"
la proportion de "seul" approchant de la saturation, je ne garde que le seul "seul" incontournable et seulement lui

[2-and joy to be snatched quickly now at this instant
difficulté de bien s’approprier le sens
tout d’abord je pense que la joie est celle d’échapper au danger
mais pas seulement, car ce serait restrictif, et même simplet
il s’agit d’une joie plus grande, instantanée, vivante, une joie d’être
une joie d’oiseau, tout simplement

[3-Also they sang emulously
chanter avec émulation, se provoquer l’un l’autre en chantant plus fort, s’encourager mutuellement au chant, je choisis le verbe "se surpasser" pour l’instant

[4-lovelily they came descending, delicately declining
je dois faire attention aux adverbes, qu’ils ne s’empilent pas façon cubes
il y a aussi ce declining, une ligne mélodique qui descendrait sur une portée tout doucement
mais en français "déclinant" apporte une grisaille, une sorte de dégénérescence qui n’a pas sa place ici, et pourtant décliner est si juste

[5-rising in the grass like a grey cathedral, a swelling building burnt with dark rings and shadowed green by the grass
j’évite la répétition de l’herbe en introduisant du vert
je tente d’abord "anneaux noircis", mais ça me semble trop facile/sage

[6et puis toute la fin du paragraphe
ce foisonnement de plantes et de tunnels d’ombre si difficile à rendre
et la place des pronoms
"fixaient-ils" ou "ils fixaient" ? "voyaient-ils" ou "ils voyaient" ?
la forme semi-interrogative semble plus correcte, mais je ne la prends pas
car il me semble qu’en refusant l’inversion qui interroge, j’écarte le doute
ce ne sont pas des hypothèses, il n’y a pas de point d’interrogation
tous ces regards existent, simultanés
même si nous ne savons pas dans quel ordre ou à quel moment,
comme si les oiseaux, une fois réunis, possédaient cette capacité unique des yeux du caméléon de se tourner dans toutes les directions à la fois,
d’envisager toutes les nuances de pourpre et de mauve mêlées
et de percevoir toutes les dimensions en même temps, avec une maison aux arbres hauts comme des tours magiquement repliée au centre d’une goutte

et l’inversion finale de or, gazing straight at the sun, their eyes became gold beads
que j’avais d’abord traduit par
"ou ils fixaient le soleil, bien en face, les yeux changés en perles d’or"
parce que ça me semblait plus joli (?)
mais non, je change d’avis
le soleil ne peut pas créer l’or,
mais le regard des oiseaux si
le verbe actif ici n’est plus celui qui regarde, mais celui qui transforme

work in progress toujours

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