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Le chevalet

vendredi 22 mai 2020, par C Jeanney



Est-ce que tu t’es déjà réveillée avec la sensation que c’était l’anniversaire de quelque chose ? Tu ne sais pas quoi, tu cherches parmi les possibles dates connues, et ensuite, parce que tout ça n’a que l’importance désirée, c’est-à-dire pas, c’est-à-dire beaucoup, tout ça prenant naissance dans le désir et pas dans le calendrier maya, tu comprends que c’est bien l’anniversaire de quelque chose, la première fois qu’il a prononcé un mot, la première fois qu’elle a eu ce regard, la première fois que tu as pensé ce que tu as pensé et qui était une belle arnaque ou une révélation. Et tu te dis que tu pourrais faire de ce jour un anniversaire secret, un anniversaire par omission, l’anniversaire d’une chute, d’une résurrection, ou d’un calme plus lourd que l’eau, plus noueux que le tronc d’un platane, plus évident que les scintillements de lumière dans la trame des rideaux le matin.

Voilà l’histoire, qui n’est pas réellement une histoire mais plutôt un piolet, l’outil qui creuse, le chevalet qui fait descendre dans la mine.
Nous ne savons pas si c’est un rêve. Peut-être. Certains rêves s’échappent la nuit et viennent se dérouler dans la lumière. C’est une histoire de nuit et de lumière, une grande histoire.
Le garçon s’appelle John. Il a dix ans ou douze ans. Cela se passe le soir, juste avant le sommeil. John raconte à sa sœur l’histoire du monstre et, parce que John est un garçon vaillant, le monstre apparaît brusquement. L’ombre du monstre recouvre le mur de la chambre.
La sœur de John est très petite. Elle a l’âge où les mots ont une consistance. Quand John raconte le monstre, ce monstre existe.
John a les yeux fermés et une position de danseur. Puis son visage se noircit. L’histoire commence.

Dans ce rêve des enfants jouent à cache-cache. Ils découvrent un cadavre, une femme, victime d’un tueur déguisé en prêcheur, un loup déguisé en brebis, mais ce n’est pas vraiment une histoire de déguisements, de faux semblants, les gestes sont exagérés, les costumes (comme dans la commedia dell’arte) évidents. Très vite, lorsqu’on écoute le prêcheur se parler à lui même (ou bien à dieu), on voit la patte de loup sous la patte de brebis. La farine tombe.
Nous sommes des privilégiées. Nous voyons derrière le décor les coulisses et les rides sous le maquillage.
Nous regardons par l’œilleton la vérité et, sans ouvrir la porte – car ce serait dangereux – nous voyons. Nous voyons tout ce qui se passe. Le ciel, les étoiles, la grange, le cache-cache des enfants, les ficelles, les proies, les prédateurs. Nous avons la chance de voir clair, de voir nettement les ombres, leurs contours purs, nous remarquons les vibrations de chaque fil blanc de la toile d’araignée, l’œil tout rond du crapaud, la silhouette éloignée du cheval, la pomme de terre donnée aux enfants affamés, le fouet de la vieille dame, l’histoire dans sa totalité.
Lorsqu’on aura fini d’entendre cette histoire (fini de la lire, de la regarder, de l’écouter, de la penser), on se retournera vers soi, un peu incrédules, parce qu’on ne saura pas réellement dire ce qui s’est passé. Ce ne sera pas inquiétant, même si l’histoire fait peur.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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