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le soulèvement (9) - tentatives

"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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le soulèvement (9)

jeudi 29 janvier 2015, par Christine Jeanney

Ce serait si simple d’en revenir au filet d’eau serré qui s’en va vers la mer.
D’être un fleuve côtier. Une narration tranquille.
Elle viendrait de quelque part, serait simple, remplie des strates simples de souvenirs et d’actes. Ce qu’elle penserait prendrait une forme linéaire, un mouvement préparerait le suivant, ce goût pour les dominos rangés bien droits, braves soldats, que l’on pousse une fois l’assemblage établi. S’ils étonnent en tombant par une réaction imprévue, un raté, un exploit, c’est toujours dans les limites de l’admis, dans le canal direct d’une forme vers l’autre. Sans nuance ni myopie ni digression. Les mécanismes d’horlogerie pourraient s’appliquer aux fleuves côtiers, aux dominos, aux gens, à elle. Ce ne serait pas si terrible.
Elle remonte vers l’avenue principale. Des murs tachés de rose, une vitrine poussiéreuse, des pulls rayés aux cintres. Pancartes À louer À vendre fixées sur les balcons et, dans la rue commerçante, l’enseigne du notaire, ronde noire dorée, la baguette lumineuse de la boulangerie. Le feu orange clignote le long du monument aux morts. La place carrée couverte de graviers, les deux bancs face à face, des patins à roulettes, cannes, cabas, casquettes, une canette violette vide s’étalent au pied du monolithe noir, des lettres à tranchant argenté.
Sur le trottoir d’en face, derrière une vitre, une statue de girafe, une tige d’orchidée sans sa fleur. Une pendule aperçue entre deux pans de volet, une radio sur le frigo, un plateau couvert d’huîtres. Des coquilles craquelées, petits bruits secs, des murs criblés de balles, un jeune homme abattu, un peu de sang sur le bitume, une très petite trace rouge. De la tôle noire dans la trouée des hurlements. De si grands hurlements, qui seraient entendus, qui seraient écoutés, qui se perdraient, chaotiques, évanouis dans le chaos qui stagne en suspension dans l’air, un chaos infesté de moucherons, leur danse repliée sur elle-même, statique, un nuage affairé d’incohérence, d’obstination. Ou les hurlements s’arrêteraient ici, au bord du verre, lécheraient la face intérieure la plus tiède, puis couleraient vers le sol, dégoulinants, quand de l’autre côté de la vitre le vent frappe le froid et le bleu, gifle tout. S’accoude au rebord des fenêtres avec peine, contourne la pierre jaune, puis file, incapable de tout assourdir, incapable de tout soulever pour faire en sorte que tous entende. De très petits bruits secs, des frottements, le râle d’un tiroir refermé, glissières et crépitements.
Le linéairement simple est inaccessible, c’est ce qu’elle se dit. Elle ne sait pas à quel moment a eu lieu ce basculement. À la suite du soulèvement sans doute, sans aucun doute, la question qu’elle se pose. À la suite du mouvement dans le noir, c’était le matin, très tôt, la fin de la nuit, quand tout semble encore être en préparation du futur, que tout est mystérieusement calme, ou mystérieusement inconnu, que tout semble possible, ou inquiétant, ou pas encore formé, les détails cherchent encore à se trouver dans la lumière. Elle a cherché le mur, elle relevait la tête et dans le même mouvement cherchait le mur, à cause d’un déséquilibre, bénin, mais ne l’a pas trouvé. Un tâtonnement, simple, qui aurait pu passer inaperçu, lui laisser le loisir de reprendre la marche des mouvements simples qu’on enchaine, l’aspirateur aspire et les rouleaux des vagues bercent, mais ça n’a pas été le cas, car depuis, elle voit bien, les digressions s’engouffrent. Ou c’est un vide qui s’est créé, appelé par ce petit vertige. Un vide, et la nature le détestant, il se remplit d’un capharnaüm incongru, un foutoir, c’est ce qu’il faudrait dire, un foutoir. Le fleuve côtier est plus lointain que la plus lointaine des destinations.
Ou elle est entrée dans la baie et elle s’y trouve depuis tout ce temps sans le savoir. La baie impossible à atteindre. À parcourir, à envisager, sauf depuis le ciel, en s’aidant des outils de détection, des satellites, des paramètres complexes et calculs d’horlogerie. Ce n’est pas qu’ils ne fonctionnent pas. Le point final aussi fonctionne. Mais les sons et les couleurs tintent, et qu’est-ce qu’on en fait.
Spitfire de la baie de S : des pêcheurs racontaient que, dans les années cinquante, à marée basse, il était possible de marcher sur l’aile d’un bombardier.


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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • un être facile à connaître, pouvant se connaître facilement, dans un monde linéaire est impossible, nierait la vie
    le danger étant d’en être trop conscient, d’ouvrir les brèches, de laisser la complexité, la peine, les remugles prendre trop de place (prudence de vieille racornie)
    belle l’image de l’aile de bombardier, belle et efficace

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