"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -61 [(la critique profonde s’écrit souvent de façon anodine)]

lundi 2 février 2015, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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‘Now, as a proof of my susceptibility to atmosphere, here, as I come into my room, and turn on the light, and see the sheet of paper, the table, my gown lying negligently over the back of the chair, I feel that I am that dashing yet reflective man, that bold and deleterious figure, who, lightly throwing off his cloak, seizes his pen and at once flings off the following letter to the girl with whom he is passionately in love.
‘Yes, all is propitious. I am now in the mood. I can write the letter straight off which I have begun ever so many times. I have just come in ; I have flung down my hat and my stick ; I am writing the first thing that comes into my head without troubling to put the paper straight. It is going to be a brilliant sketch which, she must think, was written without a pause, without an erasure. Look how unformed the letters are — there is a careless blot. All must be sacrificed to speed and carelessness. I will write a quick, running, small hand, exaggerating the down stroke of the “y” and crossing the “t” thus — with a dash. The date shall be only Tuesday, the 17th, and then a question mark. But also I must give her the impression that though he — for this is not myself — is writing in such an off-hand, such a slap-dash way, there is some subtle suggestion of intimacy and respect. I must allude to talks we have had together — bring back some remembered scene. But I must seem to her (this is very important) to be passing from thing to thing with the greatest ease in the world. I shall pass from the service for the man who was drowned (I have a phrase for that) to Mrs Moffat and her sayings (I have a note of them), and so to some reflections apparently casual but full of profundity (profound criticism is often written casually) about some book I have been reading, some out-of-the-way book. I want her to say as she brushes her hair or puts out the candle, “Where did I read that ? Oh, in Bernard’s letter.” It is the speed, the hot, molten effect, the laval flow of sentence into sentence that I need. Who am I thinking of ? Byron of course. I am, in some ways, like Byron. Perhaps a sip of Byron will help to put me in the vein. Let me read a page. No ; this is dull ; this is scrappy. This is rather too formal. Now I am getting the hang of it. Now I am getting his beat into my brain (the rhythm is the main thing in writing). Now, without pausing I will begin, on the very lilt of the stroke —.
Yet it falls flat. It peters out. I cannot get up steam enough to carry me over the transition. My true self breaks off from my assumed. And if I begin to re-write it, she will feel “Bernard is posing as a literary man ; Bernard is thinking of his biographer” (which is true). No, I will write the letter tomorrow directly after breakfast.’

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« Maintenant, voilà la preuve que je suis sensible à l’atmosphère : ici, tandis que j’entre dans ma chambre, que j’allume la lumière, que je vois la feuille de papier, la table, ma robe d’étudiant posée négligemment sur le dossier de la chaise, je me sens devenir ce jeune homme fringant, réfléchi, ce personnage audacieux et délétère qui, ôtant son manteau avec légèreté, s’empare de sa plume et griffonne sur le papier une lettre pour la jeune fille dont il est éperdument amoureux.
Oui, tout est propice. Je suis prêt. Je peux maintenant écrire d’une traite la lettre tant de fois commencée. J’y viens ; j’ai jeté mon chapeau et ma canne ; j’écris la première chose qui passe par la tête sans même prendre la peine de redresser le papier. Ce sera une improvisation brillante, elle doit penser que c’est écrit sans pause, sans rature. Regardez ces lettres mal formées – là, une tache d’inattention. Tout doit être sacrifié à la rapidité, à l’insouciance. Je vais écrire vite, d’une écriture serrée, minuscule, exagérant la course dans le bas du "y" et le tiret du "t" – comme ceci, d’un trait. Pour la date, il n’y aura que mardi 17 suivi d’un point d’interrogation. Mais je dois aussi lui donner l’impression que, dans ce que cet homme – il n’est pas moi – écrit avec désinvolture, à la va-vite, il y a une note subtile d’intimité et de respect. Je vais faire allusion à nos conversations – lui rappeler certaines scènes dont elle se souviendrait. Et je dois paraître (c’est très important) capable de sauter d’une chose à la suivante avec la plus grande facilité. Je passerai du service funèbre pour l’homme qui s’est noyé (j’ai une phrase pour cela) aux proverbes de Mme Moffat (je les ai notés) puis, de là, à quelques réflexions apparemment insignifiantes, mais pleines de profondeur (la critique profonde s’écrit souvent de façon anodine) à propos d’un livre que j’ai lu, un livre hors du commun. Je veux qu’elle se dise, pendant qu’elle se brosse les cheveux ou qu’elle éteint sa bougie, "Mais où ai-je lu ça ? Oh, dans la lettre de Bernard." J’ai besoin de vitesse, de flux, de chaleur, de lave fondue qui coulerait de phrase en phrase. Je pense à qui ? À Byron, bien sûr. Je suis, en quelque sorte, comme Byron. Peut-être qu’une gorgée de Byron m’aiderait. Permettez-moi de lire une page. Non ; c’est insipide ; c’est décousu. Beaucoup trop formel. Maintenant, je l’ai. J’ai sa pulsation en tête (le rythme, c’est capital en écriture). Maintenant, sans m’arrêter, je vais commencer, porté par la cadence même de la course –.
Mais ça tombe à plat. Ça s’épuise. Je manque de souffle pour dépasser la transition. Mon vrai moi se détache de mon moi supposé. Et si je tente de réécrire, elle se dira "Bernard prend la pose de l’homme de lettres ; Bernard pense à son biographe" (ce qui est vrai). Non, j’écrirai cette lettre demain, juste après le petit déjeuner. »

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- as a proof of my susceptibility to atmosphere
je tente plusieurs essais avec "pour preuve", "comme preuve" ou "preuve que je suis", simplement, mais la longueur de la phrase donne comme une déperdition de sens, que je décide de contrer en ajoutant "voilà la preuve", pour éclaircir, et j’ajoute deux points avant "ici"
(c’est peut-être un peu autoritaire comme décision, mais tant pis)

- I am now in the mood
difficulté pour moi de trouver l’expression qui ne fasse pas "mauvais raccord" de film
"je suis d’humeur", ou "je suis dans l’ambiance", me font un effet de colorant artificiel
comme à chaque fois que je reste trop longtemps dans l’incapacité de trouver une réponse qui m’aille, je vais espionner le travail des trois traducteurs dont je dispose :

MC : "Je suis à présent dans l’humeur qui convient"
CW : "Je suis maintenant dans l’humeur"
(bizarre cette substance, on est dedans, "dans" l’humeur, comme on serait dans la soupe ou dans la panade...)
MY : "Je suis inspiré"
(oh, oui, le beau choix, mais quelque chose me gêne
dans l’inspiration, il y a un mouvement intérieur qui porte, soulève, entraîne au-delà de.
ce qui ferait contraste, voire clash, avec la notion de double qu’explore Bernard, cet homme qui n’est pas lui-même ici, mais un autre, qui s’observe et se regarde jouer son rôle. S’il y a inspiration elle ne peut être qu’extérieure à lui, ancrée dans le décor propice, car lui-même est vide, et d’une certaine façon absent)
je me contente d’un "Je suis prêt"
(mais à revoir)

- a brilliant sketch
je m’éloigne du sens d’ébauche ou d’esquisse en choisissant "improvisation"
plus en phase, il me semble, avec l’esprit de Bernard à ce moment précis, son désir d’être aussi rapide que désinvolte

- Look how unformed the letters are
problème de unformed (peut-être tenter "informes" ? ce serait aller au plus simple)
je pense d’abord à "imparfaites", mais il y aurait une sorte de contrôle qui s’opèrerait dans ce choix, une maîtrise, que Bernard semble refuser
bien sûr, sa désinvolture est feinte, mais il est comme ces petits garçons qui se prennent au jeu, il entre "réellement" dans le rôle, avec émotion,
la perte de contrôle, même si elle n’est que fictive, fabriquée de toutes pièces, doit être visible
je me décide pour "mal formées"

- exaggerating the down stroke of the “y” and crossing the “t” thus — with a dash
"exagérant la course dans le bas du "y" et le tiret du "t" – comme ceci, d’un trait."
j’ajoute "comme ceci" car il me semble que tout se fait au moment même où cela s’écrit, c’est une sorte de présent intensifié, augmenté par le style de VW
qui elle même semble rédiger ce moment avec vitesse, facilement, fluidement, sans que se remarque l’effort, en évitant le trop complexe
c’est une mise en reflet
l’écriture agissante se regarde agir à la fois pour Bernard et pour VW, je sens aussi chez elle comme une envie d’être traversée de ce flux de lave, de cette désinvolture brillante, facile, un rêve qu’elle aurait eu, un rêve d’adolescente peut-être
mais le constat arrive vite, bien sûr, VW n’est plus une enfant, elle n’est pas dupe, cela n’est pas possible
écrire rapidement, brillamment, en se laissant traverser par un flot de phrases enchaînées les unes derrière les autres n’est qu’une pulsion momentanée, un souhait, un vœux impossible à voir s’exercer
très vite, l’énergie tombe, s’épuise, cela ne tient pas, cela ne peut pas tenir
il faut réécrire, retravailler, creuser, revenir dessus, reprendre, sans cesse interroger

d’ailleurs Bernard le sait sans se l’avouer qu’il doit se préparer à écrire à l’avance
(I have a phrase for that),
(I have a note of them)

il n’y a pas de "jet", pas d’impromptu qui tienne

c’est un passage plus complexe qu’il n’y paraît
et comme toujours avec VW, composé de plusieurs strates de lecture

d’abord Bernard, jouant à être Bernard, endossant le rôle de ce jeune homme qu’il n’est pas, follement amoureux d’une jeune fille dont on ignore tout, qui reste prisonnière de son inconsistante, excepté pour le regard qu’elle porte sur lui, qui ne peut qu’être admiratif ou réprobateur, une jeune femme qui fait partie du public de Bernard, va-t-elle applaudir ou siffler ?
ici Bernard joue le rôle de Bernard amoureux, mais de qui, c’est le cadet de ses soucis, il n’est qu’imitation, factice, miroir aux alouettes derrière lequel il reste caché, inaccessible, donc protégé, une sorte de jeune dieu invincible en quelque sorte

ensuite il y a le rapport de Bernard à l’écriture
à quoi ressemble le rôle de Bernard lorsqu’il joue à faire l’écrivain ?
ce doit être brillant, scintillant, facile, rapide et admirable
l’écriture c’est le rythme avant tout
alors, que pourrait-elle renvoyer comme image cette écriture, puisqu’elle reflète un homme qui n’y est pas, qui n’est pas lui ?
d’autant plus que cet homme qui n’est pas là, ne se contente pas d’imiter Bernard, il veut imiter Byron également
l’écart est trop grand entre la source et les reflets multiples pour qu’une silhouette soit encore clairement identifiable
ça ne tient pas
Bernard a beau copier le rythme, suivre les pas et la cadence, c’est comme un mime qui singerait la démarche de Charlot, on reconnait sa canne, son chapeau et ses larges chaussures, mais on sait très bien que ce n’est pas Chaplin devant nous

alors, remettre à demain ce foutu problème : qui est-on lorsqu’on écrit ?
tenter demain de le résoudre une fois de plus "de force", très vite, comme on arrache un pansement ?

et comment se débrouille VW face à ça ? pour elle l’écart est encore plus grand, et même insurmontable, elle qui écrit à l’intérieur de têtes si éloignées d’elle que cela ne semble pas tenable
peut-être qu’en montrant/démontrant l’échec de cette écriture-là, l’écriture-performance de Bernard, elle montre par contraste une autre voie

peut-être qu’elle se "débrouille" en tournant le problème dans l’autre sens, le retournant manu militari, elle ne jouera pas le rôle de VW écrivain, ni celui de Bernard écrivain, ni même celui de Bernard, ni aucun, elle sera elle, traversée de rythmes et de phrases qui ne lui seront pas étrangers, cherchant en elle, avec toute l’intelligence et la lucidité dont elle dispose, de quoi rendre "correctement" ce qu’elle observe, et se plaçant non pas comme un miroir (lisse, étanche, sans perspective ni profondeur), mais comme un être charnel, capable d’entrer "ailleurs" parce qu’elle s’y reconnait aussi, que cet ailleurs se trouve aussi en soi, parce qu’elle sait bien que, si un miroir existe et qu’elle doit l’installer, il renverra également sa silhouette, parce que quoi que l’on fasse la caméra reste dans le champ, même discrète, parce que comme le Flaubert de Madame Bovary, elle est Bernard, et Rhoda et Neville, et tous les autres
en laissant la place libre pour ce "elle" sans masque, sans résistance, elle atteint d’autres profondeurs

profound criticism is often written casually, dit Bernard, ce qui semble l’exonérer du travail de recherche, encourager la vivacité, brillante, subtile, légère
peut-être que cette phrase est loin d’être anodine justement,
et que VW dit ici qu’étrangement, dans l’anodin et le non maîtrisé, passe une dose vive d’inconscient, une spontanéité qui en dit toujours plus sur soi que n’importe quel discours organisé, que n’importe quelle démonstration
c’est peut-être dans ce double mouvement de maîtrise et d’abandon (maitrise de la forme et abandon à ses forces souterraines) que VW me stupéfie le plus

(et moi là-dedans, qu’est-ce que ça dit de moi cette traduction, qu’est-ce que j’y cherche – et trouve – comme nourriture, comme appels, comme demandes, comme réponses ?)

work in progress, toujours

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • je me demande si elle ne s’en tire pas avec un petit sourire intérieur, parce que elle se moque un peu, gentiment, de Bernard là, et sans doute pas que de Bernard, peut être un peu d’elle-même (mais elle a acquis plus de certitudes, de bases, qu’il n’en a à sa disposition.. )
    et elle nous le donne avec un rythme (justement) une saveur merveilleuse, Bernard, raison pour laquelle sans doute oui pour voilà la preuve (avais pensé comme preuve mais oui en français ça demande suite trop longue)
    je suis prêt (ou j’y suis)
    .. bon à vrai dire ai simplement dégusté vos voix, pas trop capable de plus

  • Eh oui, j’ai manqué la dernière "livraison" de ce journal mais... on ne fait pas toujours ce qu’on veut.
    Alors aujourd’hui. J’approuve hautement "je suis prêt" pour "I am now in the mood". Je voudrais juste y ajouter "maintenant", peut-être. Je suis prêt, maintenant. Ou bien : maintenant, je suis prêt.
    Improvisation me semble OK aussi dans la mesure où, plutôt qu’aux arts picturaux auxquels se réfèrent davantage "ébauche" ou "esquisse", l’improvisation se rattache au discours ou à la musique. Ce à quoi me renvoie ta phrase "l’écriture c’est le rythme avant tout".
    Maîtrise et abandon, oui, absolument, et l’attirance pour le chatoiement d’une écriture spontanément brillante, aisée, légère, mais qui n’est pas la vraie expression de Bernard/VW : résultat, "Mon vrai moi se détache de mon moi supposé".
    Ah, comme tu la lis bien ! Après une journée de travail ingrat (il en est), ce journal des Vagues me fait du bien à l’intérieur de la tête.

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