"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TENTATIVES DU MOMENT //

[journalier]

journalier 17 03 15 / l’homme à qui il manque les jambes

mardi 17 mars 2015, par Christine Jeanney


- Trois jours ou quatre maintenant que j’ai aperçu l’homme à qui il manque les jambes. Ou plus exactement la partie de la jambe située sous le genou, la cuisse se terminant juste au-dessus de la rotule et ne laissant pas deviner sous elle une quelconque articulation.
Trois ou quatre jours peut-être plus, ou moins, c’est difficile à dire.
Pas vraiment vu en rêve, pas réellement. Mes rêves sont tordus ou recouverts de brun, fuselés, cardés de laine, mes rêves sont cardés de laine, cet homme ne l’était pas. Mais brillant, comme fait de bois verni. Portant une culotte à bretelles, une culotte verte, laquée. Peut-être des boutons dorés. Cet homme, à qui il manque les jambes, semblait Allemand, même s’il n’a pas ouvert la bouche, c’est sans doute cette langue qu’il parlait. Il ressemblait beaucoup à ces danseurs en culottes de peau, se frappant la semelle, se tenant les bretelles – pourquoi ça ne prête pas à rire ? je ne sais pas, d’habitude je ris facilement. Je ne parle pas allemand.
Culotte de peau, mais verte, laquée. Et immobile cet homme. Un homme qui aurait dû danser mais qui avait choisi la position rigide de l’homme debout à qui il manque les jambes. Et s’y tenant très fermement. Bien droit, tout raide, comme s’il était de bois. Une barbe sans doute, bien sûr une barbe, sans aucun doute une barbe grise, couleur papier d’aluminium déroulé sur l’envers, montrant son côté mat.
Trois ou quatre jours peut-être plus. Mais une précision : ce n’était pas un homme vu en rêve, pas tout à fait. Il venait juste avant que le rêve ne commence. Il remplissait l’espace entier de la dernière image vue avant que le rêve ne commence à couler, à carder. Un homme net. Net incroyablement. Brillant, laqué, avec sa culotte vernissée. L’image d’une netteté frappante, surtout au niveau de ces jambes, les cuisses arrêtées nettement, brusquement, jambes manquantes, les cuisses serties dans deux sortes de socles blancs comme on en voit aux bustes dans les musées. Cet homme, ça semblait évident, n’était pas amputé. Simplement ses jambes manquaient – le mot amputation non pertinent.
Deux yeux de billes luisantes, sans cil ni paupière. Joues creusées et ridées. La bouche un peu ouverte en arrondi au centre de la barbe claire. Gris clair, gris clair et mat. Et ce qu’il fixait c’était moi, mais à un autre endroit que moi, moi par-delà cette sorte d’effilochage de laine cardée qui allait forcément venir.
Et s’il me fixait dans les yeux, tout comme moi je fixais les siens, c’était sans le vouloir, je voyais bien qu’il regardait par-dessus mon image. Et tandis qu’il scrutait très clairement derrière moi, je sentais bien que ce n’était que son reflet que je voyais, renvoyé nettement, avec une netteté presque impossible à obtenir naturellement.
Et pourtant, seulement une impression d’ensemble, car en polarisant sur un détail, ses yeux, l’endroit où ses jambes s’arrêtaient, son costume vert laqué, le doré des boutons ou un autre point remarquable, le détail se perdait. En reculant un peu dans mon inconsistance, envisageant le tout depuis plus loin que le sommeil, l’image à nouveau élargie redevenait nette, comme si on l’avait nettoyée de ce flou de la précision.
Son image vibrait un peu, très peu. C’est là que j’ai pensé à un reflet dans un miroir sur la porte d’une armoire ancienne, très sombre. Parsemée de trouées minuscules, des vers s’étant un jour introduit sous le bois, malgré la cire, et ayant cheminé au hasard, suivant des boucles et des ondulations. Le genre d’armoires dont le bois se noircit sous les replis sculptés, dans les bordures, le creux des feuilles et des fruits imités, autour de la serrure, dans les courbes, les recoins. Du moins c’est ce que j’ai deviné, car l’armoire est restée invisible. Il n’y avait, nettement, que l’image de l’homme à qui il manque les jambes. C’est tout.
Nous nous regardions fixement et je ne sais pas lequel d’entre nous deux s’est rêvé plus que l’autre. Cette expression sur son visage, je ne l’ai pas décodée. Peut-être l’étonnement, ou bien l’indifférence. Peut-être l’indignation de s’être senti convoqué sans l’avoir désiré, je ne l’avais pas voulu non plus. Ou de l’effarement, au-dessus de sa barbe, dans ses yeux ronds. L’effarement avant que le cardé du rêve ne vienne se plomber de ma nuit et m’entraîne, lui avec.
- « Faut-il se servir du rêve ? Je n’oserais vous le suggérer. Le rêve est assez compliqué en lui-même. J’oserais vous proposer : et si vous laissiez le rêve vous proposer ce que vous avez à voir dans la vie réelle, la vie ordinaire, la vie rassemblée du souvenir ? Une simple perception de trouble, pourquoi pas d’angoisse. Un escalier dans le noir, une grimace qu’on devine, un ciel pas assez saturé et toute la planète flotte, ce hangar là-bas prêt à s’y engouffrer. »
(extrait de Malt Olbren, Les outils du roman, Tiers Livre Éditeur)
- De quoi se remplit ce hangar, quels cris pousse-t-on à l’intérieur, quoi qui résonne ? (toujours finir par une question)

(pendant ce temps les photos du rêve étaient blanches)

.

(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.