"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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journalier 22 04 15 / une bosse et ses cambrures

mercredi 22 avril 2015, par Christine Jeanney


- Un buffle ou un bison, effondré dans l’herbe. Si vite, passant si vite le long de la glissière qu’il était impossible de mieux voir cette sorte d’ondulation sortie du sol, brune au milieu du jaune, le colza, une bosse et ses cambrures, entièrement faites de tiges brûlées, un buffle ou un bison je ne sais pas. Je l’ai revu hier, principalement sa tête. Elle était posée dans la mort.
Comme dans la mort, je devrais dire. Son front plissé, ses oreilles rabattues vers l’avant, ses cornes usées. Seulement leur forme car elles sont de même texture que les joues, que les yeux, que la gueule, seulement leur forme pour leur donner une existence de cornes. Un peu ouverte sa mâchoire, car il attend. Un peu ouverts ses yeux, une ouverture mince sur le vide. Ou sur une vision irréelle. Tournés vers une ville que je ne connais pas, ou quelqu’un mais pas moi, un inconnu. La tête appuyée vers un sol de je ne sais quelle substance. C’est sombre, presque effacé, presque. Un gris feutré, foncé. Ça se dilue autour de lui, et que fait-il.
Couché, sa tête posée en diagonale sur ses pattes diffuses, son corps lourd d’être grand, léger de ne pas être enveloppé d’air, comme s’il n’y en avait pas.
J’imagine que derrière son torse il y a un arrière-train puissant, mais je ne vois rien, rien que sa tête. Je ne devrais pas dire tête mais visage, c’est un visage. Un visage de brute, de bête de somme pensive, un visage de tristesse de bête. Je ne vois pas s’il dort ou s’il chavire. C’est un buffle, un bison esquissé à grands traits apparu l’autre jour le long de l’autoroute, son image revenue hier soir, juste avant le sommeil.
Ne se limitait pas à sa seule apparence de buffle ou de bison. En lui il y avait autre chose. Non pas en plus, non pas "en cherchant bien", mais parallèle, c’est simultanément que j’ai vu qu’il était aussi un porche, une barque retournée, des ruines, une maison sans lumière. Une île. Une montagne en haut d’une crique.
À une heure de route de chez moi, se trouvent les Falaises des Vaches Noires. Je n’y suis pas encore allée, mais ça viendra. Ça se fera naturellement. J’y verrai un rocher allongé parmi d’autres. Il aura cette forme solide, entrevue juste avant la nuit, rien qu’une seconde, celle du buffle, du bison. Une fois là-bas, je pourrai le dévisager plus longtemps et mieux m’en souvenir.

(se contourne sur les photos)



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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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