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journal de bord des Vagues -65 ["Let me then create you"] - tentatives

"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

EN COURS

[Les Vagues de V Woolf (journal de traduction en cours)]

journal de bord des Vagues -65 ["Let me then create you"]

vendredi 24 avril 2015, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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- le paragraphe original

‘Let me then create you. (You have done as much for me.) You lie on this hot bank, in this lovely, this fading, this still bright October day, watching boat after boat float through the combed-out twigs of the willow tree. And you wish to be a poet ; and you wish to be a lover. But the splendid clarity of your intelligence, and the remorseless honesty of your intellect (these Latin words I owe you ; these qualities of yours make me shift a little uneasily and see the faded patches, the thin strands in my own equipment) bring you to a halt. You indulge in no mystifications. You do not fog yourself with rosy clouds, or yellow.’
‘Am I right ? Have I read the little gesture of your left hand correctly ? If so, give me your poems ; hand over the sheets you wrote last night in such a fervour of inspiration that you now feel a little sheepish. For you distrust inspiration, yours or mine. Let us go back together, over the bridge, under the elm trees, to my room, where, with walls round us and red serge curtains drawn, we can shut out these distracting voices, scents and savours of lime trees, and other lives ; these pert shop-girls, disdainfully tripping, these shuffling, heavy-laden old women ; these furtive glimpses of some vague and vanishing figure — it might be Jinny, it might be Susan, or was that Rhoda disappearing down the avenue ? Again, from some slight twitch I guess your feeling ; I have escaped you ; I have gone buzzing like a swarm of bees, endlessly vagrant, with none of your power of fixing remorselessly upon a single object. But I will return.’

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- ce même passage
avec en notes les points qui m’ont questionnée et pourquoi
et de quelle façon je m’en sors (si je m’en sors)

‘Let me then create you [1]. (You have done as much for me.) You lie on this hot bank [2], in this lovely, this fading, this still bright October day, watching boat after boat float through the combed-out twigs of the willow tree [3]. And you wish to be a poet ; and you wish to be a lover. But the splendid clarity of your intelligence, and the remorseless honesty of your intellect (these Latin words I owe you ; these qualities of yours make me shift a little uneasily and see the faded patches, the thin strands in my own equipment [4]) bring you to a halt [5]. You indulge in no mystifications. You do not fog yourself with rosy clouds, or yellow.’
‘Am I right ? Have I read the little gesture of your left hand correctly ? If so, give me your poems ; hand over the sheets you wrote last night in such a fervour of inspiration that you now feel a little sheepish. For you distrust inspiration, yours or mine. Let us go back together, over the bridge, under the elm trees, to my room, where, with walls round us and red serge curtains drawn, we can shut out these distracting voices, scents and savours of lime trees, and other lives ; these pert shop-girls, disdainfully tripping, these shuffling, heavy-laden old women ; these furtive glimpses of some vague and vanishing figure — it might be Jinny, it might be Susan, or was that Rhoda disappearing down the avenue ? Again, from some slight twitch [6] I guess your feeling ; I have escaped you ; I have gone buzzing like a swarm of bees, endlessly vagrant, with none of your power of fixing remorselessly upon a single object. But I will return.’

- le paragraphe traduit

« Laisse-moi te recréer. (Tu en as fait autant pour moi.) Tu es allongé sur l’herbe chaude de la rive, dans cette belle, déclinante et toujours lumineuse journée d’octobre, à regarder passer les bateaux à travers le branchage bien peigné du saule. Tu veux être poète ; et tu veux être amant. Mais la splendide clarté de ton intelligence, l’honnêteté impitoyable de ton intellect t’arrêtent (ces mots latins que je te dois, tes qualités, me mettent un peu mal à l’aise, ils soulignent la trame usée, le tissu délavé de ce que je porte). Tu ne t’accordes aucune mystification. Tu ne t’enveloppes pas d’un brouillard de nuages roses ou jaunes.
Est-ce que j’ai raison ? Est-ce que j’ai lu correctement le petit geste de ta main gauche ? Si oui, donne-moi tes poèmes ; confie-moi ce que tu as écrit la nuit dernière, pris d’une telle ferveur que tu te sens maintenant un peu penaud. Tu te méfies de l’inspiration, la tienne, la mienne. Rentrons, prenons le pont, passons ensemble sous les ormes jusqu’à ma chambre, où, entourés de murs et une fois les rideaux de serge rouge tirés, nous pourrons laisser au-dehors ces voix qui nous distraient, la saveur, les senteurs des tilleuls, la vie des autres ; ces vendeuses espiègles, légèrement dédaigneuses, ces vieilles femmes, le pas traînant et lourdement chargées ; ces aperçus furtifs d’une figure vague qui s’évanouit – c’était peut-être Jinny, peut-être Susan, ou était-ce Rhoda qui disparaissait dans l’avenue ? Tu te crispes, une fois de plus, je devine ce que tu penses ; je t’ai échappé ; je suis parti en bourdonnant comme un essaim d’abeilles, errant sans cesse, incapable de me fixer comme toi, impitoyablement, sur un seul objet. Mais je vais revenir. »

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)


[1- Let me then create you
j’hésite à mettre un "Laisse-moi te reconstruire"
Neville souffre, il est "en morceaux" et Bernard, par le pouvoir de ses mots, voudrait le "réparer"
finalement je garde le verbe créer, beau et clair, que je module en "recréer", pour apporter ce sens de reconstruction-réparation que je perçois ici

[2- You lie on this hot bank
je me sens obligée d’ajouter de l’herbe pour que la rive soit chaude

[3- through the combed-out twigs of the willow tree
peigné, démêlé, je ne vois pas comment traduire autrement ce que je visualise, les branches rigides et retombantes formant ces sortes de striures égales et calmes sur le ciel, un arrangement propre et naturel comme en font les dents du râteau sur le sable

[4- see the faded patches, the thin strands in my own equipment
(argh dis-je) ce simple mot, equipment, me prend des heures
Il est à la fois très concret, un objet, faded patches, thin strands, tissu fané et rapiéçage de fils trop fins, et figuratif, connaissances, bagage intellectuel
le traduire par "bagage" est sûrement la meilleure solution, car c’est exactement ça, le bagage culturel de Bernard est rapiécé, peu solide, il n’est rien en comparaison du bagage de Neville, de ses connaissances
mais il me semble que ça va plus loin que ça, que c’est tout le costume de Bernard ici, que c’est sa personne n’est pas "habillée" soigneusement, et d’une certaine manière pas à sa place, décalée, fantasque, artiste
Neville, lui, souffre du regard d’autrui (à cause de ses origines et de son accent australien) et il s’est cuirassé de connaissances, a enfilé le costume de l’élève brillant pour entrer dans ce monde qui n’est pas accueillant à ses yeux, dont il se sent constamment exclu
Bernard s’exclue tout seul et de lui-même, volontairement, par sa fantaisie, son tempérament hors norme
il me semble que "bagage" est trop superficiel, qu’en choisissant ce mot je me débarrasse trop vite de ce qu’il dit
comme à chaque fois que je me sens en grandes difficultés, je vais voir comment M Cusin, C Wajsbrot et M Yourcenar s’en sortent
MC : "tes qualités me mettent un peu mal à l’aise et me font remarquer les rapiéçages usés, les fils ténus de mes propres bagages"
CW : "tes qualités me mettent un peu mal à l’aise et me font remarquer les fils ténus, les pièces usées de ma mécanique"
MY : "vos qualités me causent toujours un léger sentiment de gêne ; elles me rendent visibles les accrocs et les rapiéçages de mon propre équipement"
(argh redis-je en me répétant)
je vais devoir trouver ma propre solution car je ne suis pas (no offense) convaincue par le "bagage" que je trouve trop léger, la "mécanique" que je trouve trop rude, et "l’équipement" que je trouve trop lointain
pour l’instant je tente "tes qualités, me mettent un peu mal à l’aise, ils soulignent la trame usée, le tissu délavé de ce que je porte"
en attendant mieux

[5- bring you to a halt
je déplace ce fragment avant la parenthèse, pour simplifier la lecture, et surtout pour que cet arrêt, cette pause soit mieux marquée et ne passe pas inaperçue à cause d’une circonvolution de phrase
en anglais, sa place décalée en fin de la phrase sonne bien, comme un retour à l’essentiel, un retour à la raison
en français, l’effet serait peut-être plus brouillon qu’accentué

[6- Again, from some slight twitch I guess your feeling
le passage qui précède est vraiment très beau, je le traduis un peu "à la volée", dans le mouvement, sans trop m’appesantir, avec l’idée d’y revenir plus tard
le twitch me pose problème, je ne suis pas convaincue par mon choix du verbe "crisper"
mais parfois, il faut lâcher du lest, laisser aller, pour plus loin continuer
quelle magie cette évocation simple, visages et décor, des touches délicates, impressionnistes
peu à peu, dans ce passage, Bernard qui désirait tracer la silhouette de Neville, stable, vivante, compacte, perd pied et se disperse dans le trajet du retour vers la chambre, le cheminement
et retournant derrière les murs et les rideaux tirés, c’est lui qu’il redessine, s’éloignant de Neville après avoir cru l’emmener, comme s’il avait lâché sa main
c’est cette contradiction ici visible d’un Benard incapable de se limiter à ce qu’il voit, englobant toujours au plus large, ou toujours au plus centré, et modifiant ainsi la perspective par les mots, ce talent qu’il a, mais qui l’éloigne, cette incapacité à rester au plus près
un déplacement où le sol sous ses pieds glisse, malgré sa volonté
ce décalage, lorsqu’on écrit, entre soi et le monde
et une fois à la fin de ce paragraphe, la parenthèse du début, pourtant discrète, s’alourdit de sens
(You have done as much for me.)
le Bernard qui apparaît lorsque Neville écrit est un autre, un lui vu sous un prisme différent, recréé, reconstruit
les mots forment cet éternel changement des mondes et des gens
comme quelqu’un que l’on prend en photo très souvent garde presque le même visage, presque, et dans ce presque, est tellement différent
la parenthèse installe une sorte de symétrie invisible
Neville écrit aussi, lui aussi éclaire d’une façon différente ce et ceux qu’il voit
deux monde parallèles, celui de Bernard, celui de Neville, l’un vu en plein écran, et l’autre, symétrique, vu par le trou d’une serrure, ou le reflet dans le miroir des époux Arnolfini, le creux d’une parenthèse
car Neville reste spectateur silencieux, tout ce temps,
(tout comme nous ?)
et pourtant son monde apparaît, n’est pas nié, cette attention portée aux nuances, cette minutie de VW, sensible au hors-champs, au hors-texte
(cette expérience de la lire, peut-être parce que nous serions nous aussi quelque part)

Messages

  • merveille de ta dernière note (twitch)…
    aime bien tes solutions (un temps sur le tissu, mais oui)
    juste, ouin, pour dire quelque chose : j’aurais mis "tu désires être poète, tu désires…"

  • Hier soir, on a dîné à Orléans (il y a aussi une place du Châtelet dans cette ville) au restaurant "La Parenthèse".

  • Comme Brigetoun je trouve passionnante ta dernière note... ce qu’elle révèle de compréhension en profondeur de VW, du processus d’écriture en général, de bien des choses encore...
    Je m’efforce par pure perversité de chercher la petite bête, et je m’arrête sur la note 4, "see the faded patches, the thin strands in my own equipment". Tout en me sentant, sur ce plan, par rapport à toi comme Bernard par rapport à Neville (hou la la ske c’est lourd ce que j’écris là), je ne suis pas complètement satisfaite par "la trame usée, le tissu délavé". La trame usée est OK pour "thin strands", mais il me semble que "tissu délavé" perd quelque chose de "faded patches" qui est la notion de pièce, de rapiéçage. Or cette notion a du sens, car on met une pièce sur un accroc, une déchirure, un trou, et Bernard a le sentiment que les pièces cousues à la hâte (pourquoi à la hâte ? là c’est moi qui déraille) pour couvrir les trous (les lacunes dans sa culture) ne font qu’attirer davantage l’attention sur elles. Cela peut sembler emphatique mais l’insistance de VW sur ce point est bien présente. Maintenant, une solution ? je ne trouve rien de potable, et propose juste ceci pour ne pas me contenter de critiquer sans rien apporter : "le rapiéçage délavé, la trame usée de mon accoutrement".
    C’est un tout petit point dans un travail simplement magnifique qui est le tien...

  • beau travail, belles questions

    rester dans le champ sémantique de ce qu’on porte, oui, (vêtement, ce n’est pas une suggestion, et on a bien "équipé de pied en cap" en français !), pour équipement, pour garder ces notions de tissu

  • Laisse-moi donc t’inventer. (Comme tu l’as fait pour moi).
    "donc" à cause du "then"
    Regardant les bateaux, l’un après l’autre, passer ...pour le rythme !
    Et tu voudrais être poète ; et tu voudrais ...
    Mais l’étonnante lucidité de ton intelligence... implacable intégrité intellectuelle..
    .. tes qualités me déstabilisent un peu, faisant apparaître les pièces fragiles et les fils ténus de ma propre trame.)
    Rosy (côté mièvre) : jolis nuages roses ou rose bonbon !
    Rentrons ensemble ( long cheminement, je garde les prépositions sur (le pont), sous (les ormes), jusqu’à (la chambre) ...pour le rythme !
    Ça n’a aucune valeur sérieuse juste un sentiment personnel ...12 ans à Londres et jamais lu le livre en français.! Take this with a big pinch of salt !

    • Merci Pascale de l’œil averti (et des multiples !)
      pour "inventer", je ne crois pas, c’est un peu "hors-sol" ici, trop massif comme intervention (et le "donc" sonnerait mieux avec "Laisse-moi donc te créer", mais si je choisis "recréer", le rythme (!) boitille)
      c’est justement pour le rythme que je n’ai pas choisi "voudrais" et "l’un après l’autre" (je crois que c’est une question de voix interne, sans doute que chacun possède sa propre mesure du texte en le lisant) (peut-être une histoire de salt justement, de saveur :-))
      "déstabilise" me semble un peu "moderne" (?) je ne sais pas, il me plaît moyennement ce verbe), et les "fils ténus" (que M Cusin et C Wajsbrot choisissent aussi) ne me vont pas, je trouve ça trop "superficiel" comme rendu, trop léger
      pour rosy, peur d’alourdir encore la phrase, j’avais même pensé à la réduire encore plus en ôtant le mot "brouillard" et en le remplaçant par le verbe embrumer (mais ça sonnait mal)
      remettre "ensemble", juste après "rentrons" en revanche, il faut que j’y réfléchisse (toujours ce rythme (!)) :-)
      c’est l’interrogation sur la langue qui m’intéresse ici, la recherche (proche de l’introspection, plus que je ne l’imaginais au départ, et c’est sans doute pourquoi il existe autant de possibles que de liens uniques entre texte et lecteur)

  • Exactement, chacun a sa propre VW. MY utilise le vouvoiement ; le tutoiement devait lui sembler trop décontracté ! Chochotte ! Pourtant j’aime la lire...(vidéo très intéressante de Claro parlant de sa pratique de traducteur).

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