"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -66 [ Leurs ricanements, leurs bavardages, m’agacent ]

dimanche 10 mai 2015, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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- le passage original

‘When there are buildings like these,’ said Neville, ‘I cannot endure that there should be shop-girls. Their titter, their gossip, offends me ; breaks into my stillness, and nudges me, in moments of purest exultation, to remember our degradation.
But now we have regained our territory after that brief brush with the bicycles and the lime scent and the vanishing figures in the distracted street. Here we are masters of tranquillity and order ; inheritors of proud tradition. The lights are beginning to make yellow slits across the square. Mists from the river are filling these ancient spaces. They cling, gently, to the hoary stone. The leaves now are thick in country lanes, sheep cough in the damp fields ; but here in your room we are dry. We talk privately. The fire leaps and sinks, making some knob bright.’


- ce passage commenté, par fragments

‘When there are buildings like these,’ said Neville, ‘I cannot endure that there should be shop-girls. Their titter, their gossip, offends me ; breaks into my stillness, and nudges me, in moments of purest exultation, to remember our degradation.’


- breaks into my stillness
il y a là une idée d’effraction, de cambriolage, de perturbation violente, un acte, maladroit ou incontrôlable qui renverse, fait tomber sur le sol et la tranquillité éclate en mille morceaux
mais je ne peux pas trop "inventer", ou faire une figure poétique qui s’éloignerait du texte, je dois me contenter de "briser" ou "troubler"
"troubler ma tranquillité" ou "troubler ma sérénité" pourrait suffire mais je trouve ça tiédasse, comme un dessin un peu facile, un pis-aller
je tente le verbe "détruire" mais c’est trop fort, hors de proportion
je tente "malmène" qui donne un peu de bousculade, de chahut, sans être plus précis
je me tourne alors davantage vers "casser", et "mettre en pièce" me semble contenir ce qui se passe

- our degradation
dégradation, déchéance
c’est important ce mouvement de retombée qui vient juste après l’exultation, montée, descente
pourtant j’hésite avec le mot "bassesse"
"ils me rappellent notre bassesse" me semble aussi contenir ce retour au gris, à la médiocrité, une forme de retombée encore plus universelle que la dégradation ou la déchéance dont on ne comprend pas tout de suite qu’elle peut à la fois s’appliquer au genre humain et aux désirs de grandeurs de ces jeunes hommes, ces jeunes poètes que sont Neville et Bernard
mais "déchéance" possède en lui cette force qui retombe, alors que "bassesse" rompt le mouvement ascendant/descendant avec sa ligne constante

‘But now we have regained our territory after that brief brush with the bicycles and the lime scent and the vanishing figures in the distracted street.’

- that brief brush
idée d’effleurement pictural, d’esquisse, de paysage qui s’estompe, je cherche longtemps avant de me contenter de "frôler"
j’hésite aussi à éluder le brief (on se doute bien que l’action de frôler ne va pas durer six mois), mais je garde quand même

- the lime scent
ce pourrait être l’odeur de la chaux, l’odeur du citron, l’odeur du tilleul
je choisis "tilleul", car ces arbres sont présents, cités à plusieurs reprises, points de repère sur les routes empruntées ici, leur haute stature visible tout au long du texte

- the vanishing figures
après avoir tenté les "silhouettes qui s’évanouissent" je repense au brush, à ce que j’ai manqué de l’esquisse possible plus haut
je tente "les silhouettes qui s’estompent" pour retrouver un peu du trait qui va en s’effaçant

- distracted street
la rue distraite, je devrais me sentir capable de laisser ainsi cette rue, c’est beau, "rue distraite"
tous ces visages disparates avec chacun son intention, son but, aucun d’entre eux n’est tourné vers Neville, "rue distraite"
Marguerite Yourcenar parle de "rue plein de hasards"
Cécile Wajsbrot de "rues affolées"
Michel Cusin de "rue extravagante"
je tente la rue "indifférente"
mais c’est bien sage comme choix
(à revoir)

‘Here we are masters of tranquillity and order ; inheritors of proud tradition. The lights are beginning to make yellow slits across the square. Mists from the river are filling these ancient spaces. They cling, gently, to the hoary stone. The leaves now are thick in country lanes, sheep cough in the damp fields ; but here in your room we are dry. We talk privately. The fire leaps and sinks, making some knob bright.’

- The lights are beginning to make yellow slits across the square
je tente "lampadaires" pour lights, car c’est le soir, la nuit, l’intimité de la chambre retrouvée avec le feu de cheminée

- across the square
ce devrait être "en travers de la place", je garde "square" qui fait écho au square ici

- hoary stone
ce devrait être "pierre chenue"
mais il y a en français un côté désuet, emprunté, qui s’écoute parler
j’ai du mal à expliquer pourquoi "chenue" me semble laid ici, trop lourd et empesé

- The leaves now are thick in country lanes
les feuilles sont épaisses de nuit, de la lourdeur de la nuit, je pense à "s’alourdissent" un temps, mais c’est dommage de perdre l’épaisseur
comme une entité vivant qui gonfle
une respiration nocturne, enfle et désenfle, ce mouvement de va-et-vient une fois de plus, exultation/déchéance

- The fire leaps and sinks, making some knob bright
les sursauts des flammes rendent les poignées lumineuses
comme si le sens pouvait brutalement se saisir, poignées de portes enfin visibles dans l’obscurité, ce moment où on peut les ouvrir
je tente " Les flammes se tordent, leurs bonds éclairent les poignées"
et je suis presque fière de moi car je trouve l’image jolie
mais bigre, VW n’a pas de volonté qui soit purement esthétique, elle ne cherche pas "à faire joli", c’est une grande dame
dans leaps and sinks il y a ce mouvement double, cette respiration
j’élude totalement ce mouvement avec "Les flammes se tordent, leurs bonds éclairent"
cette respiration, la même que celle de la nuit, que celle des feuilles épaisses de cette noirceur nouvelle, le feu vivant,
Neville pris dans le battement du monde, systole diastole du monde, les rues foisonnantes et impersonnelles où des silhouettes battent le pavé, des rires et des voix aux paroles troubles, troublées, sans que le sens soit perçu
paysage effacé et brouillon qui se redessine le soir, clairement, avec ces belles lignes jaunes creusées, ces fentes qui structurent à nouveau l’espace, découpent le flou du jour, rendent le moment lisible
le désir de Neville de trouver du sens, de s’arrimer à l’unique, au central, par le feu, la chaleur éclairante ouvre les portes, définit une destination, intime, calme, une colonne vertébrale qui vient de temps anciens, ce qui est hérité, inheritors, une permanence au milieu du monde qui chavire, mais comme tout cela est dit avec retenue, avec finesse, délicatement


- ma traduction


« Dans des bâtiments comme ceux-ci, je trouve l’existence des vendeuses insupportable, dit Neville. Leurs ricanements, leurs bavardages, m’agacent ; ils mettent en pièces ma sérénité, ils me bousculent, au moment de l’exultation la plus pure, et me rappellent notre déchéance.
À présent, nous regagnons notre territoire, après avoir brièvement frôlé les vélos, le parfum des tilleuls, les silhouettes qui s’estompent dans la rue indifférente. Ici, nous sommes maîtres du calme et de l’ordre ; héritiers d’une fière tradition. Les lampadaires commencent à tracer des fentes jaunes par-dessus le square. Les brumes qui montent de la rivière emplissent ces espaces anciens. Elles s’accrochent, doucement, à la pierre grisonnante. Les feuilles s’épaississent dans les chemins de campagne, les moutons toussent dans les champs humides ; mais ici, dans votre chambre, nous sommes au sec. Nous parlons en tête à tête. Les flammes se soulèvent et retombent, éclairant les poignées. »


(work in progress, toujours)

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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