"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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Les ficelles s’emmêlaient

jeudi 31 mars 2016, par Christine Jeanney



Les ficelles s’emmêlaient, il fallait toujours se débattre.
Elle voulait raconter des histoires qui seraient rattachées, par un segment, un basculement, à d’autres histoires primitives, de celles qui courent en ondes à travers les époques et annoncent des nœuds frères, des lignes de démarcation semblables. Des histoires de déluges, de duel avec son ombre, d’homme à face de taureau et de résurrections.
Elle voulait gorger ses histoires d’obscurité pour qu’elles deviennent secrètes, nocturnes – le soleil ardent au-dessus d’une fosse vide était nocturne (« Lazare, revenu parmi les vivants, n’a plus sa place dans le monde et erre sans fin, jusqu’à une nouvelle mort »), et en même temps, dans le même mouvement, elle désirait que ses histoires soient partagées, compréhensibles, unies aux autres par leurs questionnements, qu’elles avancent en échos, en translations.
Elle voulait s’emparer des mots simplement, clairement, et les faire résonner dans leur étrangeté, comme on crie dans un kiosque tout en tapant du pied, avec l’impact reçu en soi, sur les côtes et dans les poumons, et le corps s’imprime de secousses sonores, à la fois simples, claires, inexpliquées.
Elle voulait que s’entende le bouillonnement de la mer qui recouvre Jonas, s’emparer de la dérive des plumes sur de l’écume pour qu’un de ses personnages dérive d’Icare et qu’un autre dérive d’Orphée, même lorsqu’il montait dans un bus ou marchait seul, longeant des bâtiments, des banques, compagnies d’assurance, lavomatics.
Et elle voulait que le contraire s’agite aussi, avec autant d’intensité. Qu’un autre de ses personnages aille à rebours, sur la même ligne de dérive que l’heyoka des Sioux, nu dans les plaines l’hiver, emmitouflé d’une peau de bison en pleine chaleur d’été, chevauchant sa monture inversé, fol cavalier, et que ce personnage avance à reculons dans la ville, le long des échafaudages, des distributeurs automatiques, des parfumeries. C’était toutes ces marches qu’elle voulait dire.
Elle voulait que s’écrivent sous ses textes une partie invisible, immergée, la note d’un chœur, étirée et unique, tenue derrière une femme adossée à un mur, ou l’allure hésitante d’un homme borgne, ou le balcon d’un appartement surplombant une gare bombardée, à Berlin, à Alep.
Elle voulait souligner ces lignes communes d’ébahissements, d’abaissements, de hontes, comme on relie ensemble les membres éclatés d’un corps à reconstruire, imparfaitement. Que dans cette partie de sous-texte invisible soient tracées des segments qui fassent office de fables, de contes étiologiques, car elle ne pouvait pas empêcher son cerveau de mettre de la filiation partout, de considérer l’enchaînement des événements, anecdotiques, massifs, comme une prolifération de causes suivies d’effets, c’était ainsi qu’elle pensait, par et à travers cette sorte de papier à musique déplié créé par ses synapses, lançant leurs passerelles d’un point à un autre de son système nerveux, ainsi qu’elle traduisait ce qu’elle voyait.
Elle constatait que ses mots se reprenaient sans cesse eux-mêmes et se réajustaient sans cesse eux-mêmes, avec leurs occurrences répétitives de « tout », de « toujours », de « même » et de « constamment », comme un orgue de barbarie actionne les mêmes pompes et les mêmes soufflets. Elle pouvait ainsi fabriquer une diversité de machines, tout en restant incapable d’utiliser d’autres rouages, ressorts et bielles, concentrée dans son effort de permuter ce qui était pourtant identique, ses sortes de roues dentelées, de cardans, ses répétitions de réagencements confrontés au chaos. Le chaos était toujours singulier. C’était toujours la première fois, toujours neuf l’enchevêtrement de poutres et de tiges de fer à Berlin, à Alep.
Pourtant, une fois désemmêlé l’imbroglio de causes suivies de conséquences, une fois repris le tracé à l’envers – heyoka –, si tout pouvait s’expliquer à rebours, tout pourrait peut-être se déduire à l’avance, se combattre, être manipulé. Tout pourrait peut-être se contrôler, y compris ce qu’elle ne formulait pas, ce qu’elle ne formulerait jamais volontairement mais qui suintait de la doublure invisible de ce qu’elle fabriquait – et par quel bout le prendre, et quelles précautions pour s’en protéger –, l’irruption des monstres.
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- [...] (sans nom) (1)
- [...] (sans nom) (2)
- vidéo-lecture et mise en images de [...] (sans nom) (2) ici
- [...] (sans nom) (3)
- [...] (sans nom) (4)

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