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petite cosmogonie des soins et des substances - tentatives

"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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petite cosmogonie des soins et des substances

vendredi 2 septembre 2016, par Christine Jeanney



1 (en 1 reprise du texte du 14 08 16)

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J’ai pensé (...)
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Je lis la correspondance d’un sculpteur célèbre, c’est un travail d’archivage, et toutes les lettres y sont, même celles qui n’y sont pas (avec la date, un destinataire, suivi de la mention « lettre perdue ou détruite »). Il y a aussi les lettres basiques (je vous écris pour vous donner de mes nouvelles, je suis un peu malade et je vous souhaite une bonne année). La scène avec tous les invités assis en rond ressemble à cette correspondance. Il y a ce qui est perdu ou détruit (les enfants sourds de Bali qui apprennent l’anglais, la nièce qui entre à l’université) et ce qui est basique (qui veut du fromage). Il n’y a pas non plus de construction spécifique. Le sculpteur ne dit pas dans ses lettres de quelle façon il sculpte. Comment ça lui arrive et pourquoi. C’est toujours par la bande, toujours des reflets de ce qu’on voit, qu’on voit.
Je ne sais pas m’en aller. Je ne sais pas dire au revoir sans avoir l’air d’une petite fille au fond de la classe qui demande à aller aux toilettes et hésite depuis deux heures déjà, dépêchez-vous de lui répondre, ça va être trop tard. Je n’ai pas su partir de ce salon sans être cette petite fille. Je ne sais pas dire bonjour non plus, je ne sais pas rencontrer les gens sans qu’il y ait une sorte de sidération fébrile en fond sonore, c’est d’enfiler un masque qui prend du temps, et la fébrilité, c’est que je sens que, parce que je veux aller trop vite, le masque pourrait me glisser des mains et on verrait clairement sans lui la petite fille chercher la porte des toilettes dans un collège des années 70 sans la trouver, car tous les couloirs se ressemblent et respirent la sueur et la craie. Je n’ai pas su saluer les invités lorsqu’ils arrivaient au compte-gouttes, chacun d’eux semblait être un piège à contourner, un plat brûlant qu’il faut sortir du four. Mais entre les salutations d’arrivée et ma fuite, est-ce que j’ai su écouter et étreindre ce qu’il était possible d’écouter et d’étreindre. J’ai entendu l’histoire de ce canard thérapeutique et pas une seconde je n’ai douté de lui, ni de son existence, ni de ses capacités à soigner, et je n’ai pas pensé une seule seconde que je pouvais en avoir moi-même un ou plusieurs, qu’ils prenaient d’autres formes, indécelables pour l’œil non averti, et la couleur, pas sûre qu’elle soit turquoise mais c’est possible.
Ensuite j’ai écrit une lettre en anglais, à un destinataire rare, une entité mais résolue, ancrée dans un corps vif. J’ai essayé de lui dire que je crois que le monde est fait d’émotions, même si on croit voir des plantes séchées, des coups de feu dans les rues, des couloirs d’hôpitaux, des femmes en bleu qui ressemblent à une Françoise Sagan très vieille à la poste, des émotions sous forme de jardinières contenant autant de cailloux que de mégots et de géraniums, placardées en affiches pour la fête des ânes l’été dernier, en plaques de porcelaine rondes avec le rouge et le blanc de Coca-cola, des émotions qui ont l’air d’être des porte-clés à fleur de lys, à drapeau sud-américain, à l’effigie du premier homme dans l’espace, des émotions sous forme de brames de bisons enregistrés il y a longtemps près du mont Sheridan, des émotions toutes les photographies. Parfois elles sont datées et signées. Parfois, elles ont été sorties de l’album et il est mis en vente, entièrement vide, dans une brocante, avec juste l’empâtement blanc qui permettait de fixer les images, mais elles non, on ne les voit plus, ça n’empêche pas. De l’émotion, les ombres sur les vêtements qu’on a mis au compost.
Je voudrais être claire dans ma lettre en anglais, mais c’est difficile parce qu’en français non plus, ma langue natale, je ne sais pas si c’est compréhensible ce que je raconte, almost nonsense. Par exemple, pour ce qui est des émotions. Je ne crois pas que le monde provoque des émotions (bien sûr, oui, mais pas seulement, ça ne se limite pas à ça). Je ne crois pas que les émotions fabriquent le monde (par leur façon d’influencer là où tu vas quand tu y vas et comment), en tout cas pas seulement, et seulement dans une certaine mesure. Je crois que le monde est constitué d’émotions, qu’elles prennent la forme d’arbres ou de silences. Et bien sûr c’est confus, même si j’en suis certaine. Je crois aussi que dans une flaque, ou dans le bois d’une porte à des milliers de kilomètres des portes de là où j’habite, dans ce que ce bois garde comme tavelures et traces d’ongles, résiduelles, ou même dans une lettre, une simple lettre et d’autres, de simples lettres très claires ou sibyllines, des lettres qui n’ont pas été retrouvées ou celles qui existent encore (même celles qui ont été chiffonnées avant d’être pensées), il y a le monde en résumé, en tout petit, des émotions.

[vidéolecture de ce texte à cette adresse]

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Messages

  • vu et écouté avant de lire
    me suis retrouvée (je me dis parfois pour me consoler qu’à part les brutes imbéciles ou ceux pour qui se montrer est métier et routine, et encore pas toujours, nous sommes tous un peu la petite fille, moi le suis tellement qu’en même temps je me dis je sais plus marcher, je vais me casser la figure)
    quant aux émotions.. il y a celles qu’on provoque pour pouvoir exprimer ce qui bout, le magma qui nous submerge.. il y a celles machinales pour suivre la communauté, et on est partagé entre un peu de sincérité et surtout pas mal de honte.. il y a en effet toutes les petites qui vous surprennent, qui sont merveilleuses, bonnes ou mauvaises, et que l’on cache parce qu’on tient au secret et puis que ce ne serait pas compris, et parfois on les retrouve avec gratitude dans d’autres yeux

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