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journalier 30 12 16 / la goutte de Kew Gardens et le vieux fou - tentatives

"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

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[journalier]

journalier 30 12 16 / la goutte de Kew Gardens et le vieux fou

vendredi 30 décembre 2016, par Christine Jeanney



- en ce moment je traduis
- traduire c’est aussi faire un geste, avec les mots qui viennent de soi, qui sont ce que soi on envisage
- traduire, c’est comme écrire
c’est dire "je", et je me méfie toujours un peu des notes ou des préfaces qui disent "nous avons mis l’accent" ou, "nous avons choisi de" (un nous de majesté ou bien censé faire nombre)
donc je : donc je traduis
- par exemple je traduis la goutte
la goutte de Kew Gardens
"Instead, the drop was left in a second silver grey once more"
ça me pose des questions ce "was left", à cause du "once more", même s’il n’y a de point d’interrogation nulle part
d’abord je mets dans la phrase en français "reprend" ou "retrouve" son gris, mais non, ce gris argent n’est pas retrouvé ou repris
il est la couleur naturelle de la goutte quand la lumière ne l’approche pas, et justement ici, la lumière est venue, a fait grossir la goutte de toutes ses forces de rouge, de bleu, de jaune, on a cru qu’elle allait éclater, puis la lumière s’en est allée, elle a abandonné la goutte ; la goutte est donc "laissée"
la lumière passe comme une aile d’oiseau
elle avance, elle est déjà plus loin, suit son chemin
c’est ce genre de questions qui me traversent quand je traduis
- et je dois être disponible, ou plutôt me mettre en état de disponibilité pour qu’elles arrivent, ces questions
par exemple, je dois mettre mon jugement de côté
pas ma compréhension, ça j’en ai bien besoin, mais mon jugement, non, ce serait un frein
si je ne juge pas le texte, si je ne juge pas les personnages, ça me donnera plus d’espace, plus de possibles, plus de découvertes, et parfois plus de compréhension comme pour le vieil homme de Kew Gardens
bien sûr il est fou : il écoute parler une fleur ; il lui répond en plus ; il faut être complètement fou pour faire ça ; en plus il gesticule ; mais il a le droit, il a le droit d’être fou ; qui suis-je pour le juger ? donc, quand il se met à parler à la fleur des forêts d’Urugay, on l’entend "murmuring about forest" : ce n’est pas parce qu’il est fou qu’il doit "marmotter des divagations" (comme je l’ai lu dans une traduction) ; si je disais cela, je le jugerais, alors que le texte lui-même s’en garde bien ; alors je fais comme le texte, et le vieil homme raconte ou dit ou même murmure, au lieu de marmotter et divaguer
c’est comme plus loin, cette grosse dame un peu "gentille" sans doute (comme ont dit d’un benêt qu’il est "gentil", avec un peu de commisération dans la voix) ; ce n’est pas une héroïne en puissance, ni un puits de science c’est certain, et elle "look through the pattern [...] with a curious expression" pour voir les fleurs, donc elle les regarde, et l’expression sur son visage est curieuse, étrange
on ne sait pas ce qui lui arrive, elle est peut-être transportée, ou intriguée, ou impressionnée, ou touchée ; et je ne vais pas juger puisque le texte, lui, ne la juge pas ; si j’avais dit qu’elle "regardait d’un air torve" (aussi lu dans la même traduction) j’aurais choisi un angle qui n’était pas là au départ, est-ce que le doute, l’imprécision nécessaire au texte aurait encore pu planer ? "torve", tordu, de biais, peu franc, peu sincère, un peu malsain, ou grossier, bref, "torve" est un jugement, et il est négatif ; si je la juge, je me prive de la joie d’imaginer que la grosse dame est tout émue, peut-être (on ne sait pas)
j’aime bien (et je crois que c’est ce que fait VW dans Kew Gardens) laisser leur chance à tous, aux vieux fous, aux grosses dames
d’ailleurs, j’y pensais en traduisant, je ressemble assez à ce vieil homme qui se sourit à lui-même et se répond tout seul (parce que traduire, c’est aussi une affaire solitaire, et mes questions sur tel ou tel mot, je les provoque un peu, comme lui s’invente une conversation avec la fleur ; moi aussi, d’une certaine façon, je me penche vers la fleur, comme lui, dans une sorte de confusion, et je lui parle de fictions, de forêts, de sirènes, de femmes noyées en mer, de ce qui s’écrit, ces inventions, toutes ces histoires, qui ne sont jamais tout à fait blanches ou noires, ni grises non plus ; surtout chez VW, quand la lumière passe et se déplace au cœur de Kew Gardens, prenant une multitude de chemins)



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