"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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la chasse au tilde #8

lundi 21 mai 2018, par Christine Jeanney




Kilomètre un. Au moment où cela commence, les cloches, donc, ne résonnaient pas, contrairement à d’autres fois où elles s’emballent. Tu es là, debout sur les cailloux de la terrasse, tu as l’idée de te boucher les oreilles mais, à la place, tu visualises ce que tu sais de théorique et ton image mentale des cloches en balancier se zèbre comme l’écran d’une télé mal réglée. Tu sais qu’on a pensé, sans doute après plusieurs constats catastrophés (d’effondrements), à laisser un espace dans la structure entre le bâti et le bois où s’accrochent les cloches, un jour entre charpente et pierres, pour qu’au moment où elles s’élancent la puissance des ondes sonores ne fracasse pas la construction ni les promeneurs, ni les croyants, et avec eux (sur eux) l’échafaudage dressé contre la façade côté ouest (plusieurs dizaines de mètres de tubes et de toile blanche, voilure, rectangle tout en hauteur, qui rappelle une lampe chinoise sur pieds mais gigantesque). Sur ces cloches tu sais (tu les as vus) que sont gravés des mots, des cartes de géographie, des symboles, des blasons, des drapeaux, des hommages, des remerciements à une sainte au prénom atypique offerts par une ville, un village, ayant souffert de grandes tragédies (d’autres effondrements et des famines, épidémies de peste et choléra, peut-être aussi l’effet de sortilèges, des sorcelleries). Tu as vu, le long de la bordure inférieure du bronze, au-dessus d’une sorte d’ourlet ciselé dans le métal, qu’on avait mis une date, comme une signature. Les chiffres sont très puissants dans leur régulation du monde. Et c’est fou ce que les cloches savent être reconnaissantes envers tout, le vivant et le fictionnel. Les lettres prises dans leurs masses vibrent de remerciements (et à qui ça s’adresse, tu ne sais pas, ce que cela raconte, tu n’en sais rien, et où ça va, pas davantage ; c’est ta limite, ce flou entre les règles et comment elles s’appliquent qui vient brouiller ; d’autant qu’il y a toujours dans ton esprit cette question du son, où il s’arrête. Le territoire des cloches correspond au son qu’elles produisent, pas plus. Quelqu’un a dû cartographier, indiquer l’endroit où le son s’est éteint, et nommer cette limite frontière (cadastrale) de la paroisse. Le son rassemble, le son oppose ("Sur tous les sujets possibles, plus ou moins délibérément, chaque paroisse cultivait ses particularités, c’est-à-dire des disparités vis-à-vis des innovations des voisins, tout cela en restant à l’intérieur de cadres eux-mêmes propres à un terroir. Ces disparités constamment soulignées et renforcées étaient devenues l’archétype de l’inconciliable"). Le son des cloches ne dépasse pas certaines frontières, contrairement aux sons des pistes chantées d’Australie, itinéraires (l’adjectif), qui permettaient aux Aborigènes de trouver leur chemin, aussi la source d’eau, l’abri creusé dans la roche, la baie où les poissons sont abondants). Les sons fabriquent un paysage, tracent des routes, bâtissent des murs. Lorsqu’on s’y tient, qu’on ne fait pas un pas de plus que lui, c’est une ligne fermée, une clôture. Et ça chamaille entre voisins, querelles de clocher. Lorsqu’on emmène le son avec soi en chemin, la ligne s’ouvre au risque de se perdre, et se perd (on affame les kidnappés, puis on leur donne des bouts de viande salée pour qu’une fois libérés ils aillent directement en suivant la piste chantée au point d’eau qu’on revendique comme sien ensuite, on érige aux ronds-points et carrefours des statues admirables de ces explorateurs, on donne leurs noms à des avenues, Canning Highway, Stirling Highway, quand les kidnappés (et leurs familles et leurs voisins, ceux qui leurs étaient proches) sont tous morts (à la suite des mauvais traitements en rafales consignés par les historiens) et qu’à cause de leurs morts leurs chants ne seront plus chantés). Il y a sûrement des études, bilans, remarques et conclusions, qui découlent de la vie des sons, des accousticologues qui travaillent quelque part (ils ont des micros géants, poilus, qui dépassent de la poche dorsale de leurs sacs à dos) et dans le paysage que tu regardes, il y a cet invisible, les sons, ou leurs échos, ceux du passé et du présent, qui accompagnent les routes ou installent des barrières. Tu ne peux pas écrire un traité sur le son, tu n’en es pas capable ; de plus, cette pensée du son comme celles qui en découlent n’a duré qu’une seconde, même si l’écrire, la lire, prend plus de temps. (Le son, le temps, parfois ça se rejoint ; le temps d’écouter ce qui fut et d’en tirer enseignement ou d’oublier ; combien de temps prend le temps d’oublier, tu n’en sais rien, et puis tu ne peux rien à tout ça. Tu constates, tu penses, tu roules, les constats défilent maintenant derrière toi comme les pies, les corbeaux, les fleurs violettes coincées dans les pavés et les touristes. Tu chasses le tilde).


la chasse au tilde #1
la chasse au tilde #2
la chasse au tilde #3
la chasse au tilde #4
la chasse au tilde #5
la chasse au tilde #6
la chasse au tilde #7

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