"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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la chasse au tilde #10

vendredi 25 mai 2018, par Christine Jeanney




En face et plus bas que les cloches muettes, il y a la carotte rouge du bureau de tabac presse et, près du sol, prises dans une armature blanche rectangulaire qui oscille sur ses pieds sous le vent, il y a les affiches jaunes qui font gros titre, régulièrement changées, Poignardé chez lui, Retraités en colère, Fête des cyclistes, et la météo des plages en plus petit. L’autre jour un touriste s’y était réfugié (dans le tabac presse), poursuivi au couteau par un homme dont on apprit plus tard qu’il n’avait pas voulu se laisser insulter, et avait refusé d’enlever sa casquette dans l’entrée du lieu saint. Sans doute qu’une carence en vocabulaire – le touriste parlait-il français ? – avait augmenté son degré d’agressivité (ou bien c’était l’alcool) et seule la menace au couteau lui avait semblé une réponse judicieuse (à un ordre lancé sèchement, et humiliant) ce que le juge, ordonné rapidement pour statuer sur l’affaire, n’avait pas ratifié. Emprisonnement de quelques mois, mise à l’épreuve (il était forcément coupable, d’avoir une lame, de sentir le calva, et on prend soin du touriste autoritaire (devises et force économique des bermudas), sans doute un ancien militaire, il y en a par ici. Certains viennent même séjourner en costume, galons cousus sur l’épaulette, plus ou moins vrais, plus ou moins réalistes, plus ou moins mérités. Il y a eu ce scandale de l’homme âgé, très âgé, donc du vieillard, invité à toutes les commémorations de toutes les guerres connues en tant qu’ancien combattant, ancien prisonnier de guerre, ancien parachutiste, à qui on offrait de nouvelles médailles, des fanfares, des vins d’honneur et des repas festifs, et dont on découvrit qu’il n’avait jamais été sur aucun front ni dans aucune opération de petite, moyenne ou grande envergure, mais qu’il était resté à l’arrière en zone calme, dans un bureau, occupé à compter les plumes sergent-major. En attendant il était mort (si vieux) et tu ne savais pas si tu devais l’admirer pour ce canular ou trouver pitoyable son imposture. Des imposteurs, il y en a d’autres, qui parfois se désignent eux-mêmes sans trembler comme les penseurs d’un siècle. L’autre jour, l’un d’eux ("marqueur de notre temps" dixit le présentateur) déclarant que "l’intelligence rend joyeux" (alors que toi tu sais que non, que c’est ne rien savoir qui rend paisible, et qu’au contraire être au courant est une tragédie. "L’intelligence comme secret du bonheur" avait-il répété (une technique imparable : personne pour contredire, par peur d’être logiquement considéré comme d’une triste bêtise, accablé de niaiseries, qui pour revendiquer ?). Tu sais la tristesse et la joie et aussi la résignation, la trop grande sensibilité. C’est peut-être une hormone, la responsable. Une hormone que le corps du penseur marqueur du temps avec sa joie savante ne produit pas. C’est peut-être une question de chimie. Ou une question de pragmatisme. Ou une question d’économie (toi, ce qui t’intéresse n’est d’aucun lieu, est utopique ("construit avec le préfixe grec οὐ-, ou- de sens privatif et noté à la latine au moyen de la seule lettre u, et τόπος, tópos ("lieu"), signifiant donc "(qui n’est) en aucun lieu"), ce qui ne se trouve nulle part mais existe. Un peu comme les sons des cloches qui forcent les gens à marcher dans un sens le dimanche, dans l’autre sens ensuite, jupes droites et bleues, escarpins sans talons, pulls marins, vestes sombres, car les sons influencent jusqu’à leurs vêtements. C’est invisible et ça pourrait aussi être indolore – pourtant "sous les semelles des séquelles" dirait le slogan.) Ton affaire, ce sont les sons perdus et puis l’histoire qui vient, béton formé qui fige, en phase de tenir.


la chasse au tilde #1
la chasse au tilde #2
la chasse au tilde #3
la chasse au tilde #4
la chasse au tilde #5
la chasse au tilde #6
la chasse au tilde #7
la chasse au tilde #8
la chasse au tilde #9

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Messages

  • à l’imposteur numéro deux opposer le titre du livre de Quignard qu’avec retard je lis ces nuits ci "mourir de penser" (c’est vrai qu’intelligence et pensée ne vont pas forcément ensemble, intelligence c’est déclaratif, y a qu’à voir ceux qui nous gouvernent)

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