"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -84 [" je reste là ; à découvert"]

mardi 21 août 2018, par Christine Jeanney

.

.

(journal de bord de ma traduction de The Waves de V Woolf)

.

[en aparté : je trouve, dans un article de Traduire (revue française de la traduction)
« [...] La source, ou l’auteur à traduire, est un homme. La cible, ou le destinataire, ou le lecteur, est un homme. Le traducteur est un homme. Le premier et le second ne se connaissent pas, ne se voient pas, mais veulent se comprendre et ne le peuvent qu’en passant par le troisième homme. [...] »
oui, c’est réellement dommage de s’intéresser de si près au texte, d’en faire son métier, alors que la langue est si imparfaite : bien obligé d’écrire "homme", puisque le mot "humain" n’existe pas – si ?]

.

.

.

- le passage original

‘Night has wheeled a little further over the chimney-pots. I see out of the window over his shoulder some unembarrassed cat, not drowned in light, not trapped in silk, free to pause, to stretch, and to move again. I hate all details of the individual life. But I am fixed here to listen. An immense pressure is on me. I cannot move without dislodging the weight of centuries. A million arrows pierce me. Scorn and ridicule pierce me. I, who could beat my breast against the storm and let the hail choke me joyfully, am pinned down here ; am exposed. The tiger leaps. Tongues with their whips are upon me. Mobile, incessant, they flicker over me. I must prevaricate and fence them off with lies. What amulet is there against this disaster ? What face can I summon to lay cool upon this heat ? I think of names on boxes ; of mothers from whose wide knees skirts descend ; of glades where the many-backed steep hills come down. Hide me, I cry, protect me, for I am the youngest, the most naked of you all. Jinny rides like a gull on the wave, dealing her looks adroitly here and there, saying this, saying that, with truth. But I lie ; I prevaricate.
‘Alone, I rock my basins ; I am mistress of my fleet of ships. But here, twisting the tassels of this brocaded curtain in my hostess’s window, I am broken into separate pieces ; I am no longer one. What then is the knowledge that Jinny has as she dances ; the assurance that Susan has as, stooping quietly beneath the lamplight, she draws the white cotton through the eye of her needle ? They say, Yes ; they say, No ; they bring their fists down with a bang on the table. But I doubt ; I tremble ; I see the wild thorn tree shake its shadow in the desert.’

- ma traduction


« La nuit va s’enrouler un peu plus loin sur les cheminées. Par la fenêtre, je peux apercevoir au-dessus l’épaule de cet homme un chat insouciant, il n’est ni noyé de lumière ni piégé dans la soie, il est libre de s’arrêter, de s’étirer, de repartir. Je déteste les détails de la vie des gens. Je suis coincée là, à écouter. La pression est si grande. Je ne peux pas bouger sans déloger le poids des siècles. Un million de flèches me transpercent. Et le mépris, et le ridicule. Moi qui pourrais affronter la tempête joyeusement, poitrine offerte, et laisser la grêle me couper le souffle, je reste là ; à découvert. Le tigre bondit. Les langues fondent sur moi avec leurs fouets. Mouvantes, incessantes, elles tournoient tout autour de moi. Je brouille les pistes, je les repousse avec des mensonges. Quelle amulette pourrait me sauver du désastre ? Quel visage invoquer pour refroidir ces braises ? Je pense à des noms lus sur des cartons ; à des mères aux genoux solides, aux jupes amples ; à des clairières où les collines escarpées descendent par paliers. Cachez-moi, je pleure, protégez-moi, car je suis la plus jeune, la plus nue d’entre vous. Jinny vogue comme la mouette sur la vague, avec habileté, jetant un œil ici et là, elle sait répondre une chose et puis une autre, elle dit vrai. Moi je mens ; je brouille les pistes.
Toute seule, je berce les pétales dans ma bassine ; je dirige la flotte de mes navires. Mais ici, pendant que j’entortille les glands de ce rideau de brocart à la fenêtre de mon hôtesse, je suis en morceaux ; je ne suis plus une. D’où vient la science de Jinny alors qu’elle danse, et l’assurance de Susan, penchée paisiblement sous la lumière, quand elle fait passer du fil blanc dans le chas de son aiguille ? Elles disent oui, elles disent non, et elles tapent du poing sur la table. Moi je doute, je tremble ; je vois le buisson d’épines sauvage secouer son ombre dans le désert. »

.

.

-  mes choix et questionnements

-  I must prevaricate
c’est mon problème premier dans la hiérarchie des soucis de traduction de ce passage
comme ce verbe, prevaricate, revient deux fois, je sais déjà que je vais devoir le traduire deux fois à l’identique
je cherche parmi toutes les nuances possibles celle qui se rapproche le plus de ce que j’ai en tête
en mode espionnage, je vais guetter comment s’en sortent les traductions publiées
Michel Cusin : "Il me faut tergiverser."
Cécile Wajsbrot : "Il faut des subterfuges."
Marguerite Yourcenar : "Je dois dissimuler."
je sais déjà qu’il doit y avoir un "je", car c’est un acte défensif, voulu, délibéré
je vois ça comme une sorte de petit mécanisme qui n’est pas à la hauteur du tremblement qu’il combat
ce n’est pas une posture admirable, victorieuse, c’est un "aménagement raisonnable", quelque chose qui n’est pas solennel, une sorte de pis-aller
au final c’est l’expression "brouiller les pistes" qui me retient

-  Alone, I rock my basins
c’est une allusion au début des Vagues, lorsque les voix étaient encore enfantines, à un moment où Rhoda se déplaçait en berçant une cuvette d’eau remplie de pétales qui flottaient comme des navires
si je me contente de "Toute seule, je berce mes bassines", comment dire, c’est un peu surréaliste comme phrase, entre incongru et ridicule (le genre de phrase qui, une fois isolée et prononcée à voix haute, donne envie de pouffer de rire), j’ajoute donc les pétales et je mets la bassine au singulier (la vision de Rhoda entourée de cuvettes secouées, c’est trop pour moi)

-  of mothers from whose wide knees skirts descend
j’essaye de faire passer l’idée de protection avec le mot "solide" et le mot "ample"

- mes autres soucis sont
I hate all details of the individual life
et
Night has wheeled
mais je ne saurais pas expliquer mes choix particuliers
j’ai rarement eu cette sensation : ici, ce ne sont pas des phrases que j’ai traduites en m’attachant à chacune d’entre elles dans le détail et son ciselé
tout le passage faisait pratiquement bloc
et c’est dans cette unité que j’ai envisagé le texte

c’est en y réfléchissant plus précisément que je retrouve les points de tâtonnement
par exemple I think of names on boxes
ces boxes sont peut-être des boîtes, des cartons à chapeau, des coffrets, des malles de voyage, mais au final, ce qui m’intéresse ce sont les noms, pas leur support
ce qui est désigné, ce qui est rassurant, ce qui régit l’ordonnancement du monde pour Rhoda passe par la désignation, ces noms
qu’ils soient sur des malles ou des étiquettes n’est pas le plus important
je choisis "cartons", car cela peut regrouper au sens large aussi bien des contenants que des cartes de visite finalement

ce qui me frappe dans ce passage est assez indicible
Rhoda n’est pas comme les autres, elle n’est pas "écrite" comme les autres
avec elle, les mots s’assemblent de façon presque brumeuse
quel contraste avec les passages où Jinny est au centre
Jinny faite de lames, d’épines lumineuses et tranchantes sous les courbes apparentes de la séduction
Susan non plus n’est pas brumeuse, Susan presque massive, épaisse de tout ce qui la constitue, est appelée, tenue, et ses textes sont comme elle, tendus et orientés vers un point,
Rhoda est une vapeur, une inquiétude, un frémissement pris dans un corps

je n’aurais pas eu cette sensation si je ne traduisais pas
et c’est peut-être ce ressenti qui m’a fait prendre (sans en avoir conscience) le passage entier comme on boit son verre d’un trait, en une seule fois, sans trop décortiquer mes gestes/choix, comme si je décidais de ne pas gesticuler pour laisser la vapeur intacte
il y a une sorte de lumière laiteuse autour de Rhoda, mais ce n’est pas paisible, c’est tout le contraire
(tant de nuances chez VW)

et peut-être que la toute dernière phrase de ce passage (I see the wild thorn tree shake its shadow in the desert) est double
ce buisson serait Rhoda elle-même, vue dans un miroir, isolée au milieu du désert, effrayée, même par son ombre, clouée au sol et tentant de s’en délivrer
s’agitant pour s’extraire de la brume de la nuit
le frémissement se propage, où qu’elle regarde, victime
ou bien c’est sa voie / voix
sa façon de répondre et d’agir
sa seule réponse possible : secouer son ombre, volontairement, comme un acte de survie, un dernier recours
pour se défaire de la brume et exister

"brouiller les pistes" et "secouer son ombre", ce serait la même chose
ce qui lui arrive si incertain, si insoutenable, si flou et si difficile à décrire qu’elle a besoin de dire deux fois le même message pour s’en sortir

en pensant à tout cela le verbe "secouer" s’impose à moi (j’avais hésité, et tenté "agiter"), car je ne ressens pas tout à fait une similitude avec l’agitation du passage précédent (dans "Un souffle d’oubli saura éteindre ce qui m’agite")
l’image qui me vient est celle du prisonnier qui secoue ses chaînes, obstinément

(work in progress, toujours)

.

.

.

(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)</

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.