"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

en friche

[point pressant]

[point pressant] Sur le ponton, j’ai croisé Donald Trump

lundi 8 avril 2019, par C Jeanney



Sur le ponton, j’ai croisé Donald Trump. Il marchait vers moi en examinant le sol, il avait les coudes pliés et les mains sur les hanches, ce qui écartait les pans de son manteau bleu marine en deux pointes triangulaires, un peu comme une aile volante sur les hauteurs de Port-en-Bessin. Il semblait concentré, je n’ai pas osé le saluer en le croisant, j’ai juste pensé aux murs. Un éditorialiste connu faisait son jogging — je ne sais pas son nom mais je l’ai souvent vu à la télé, il y a sûrement une loge, une chaise attitrée, il sait où se trouve l’ascenseur et le distributeur de café, il a sympathisé avec la maquilleuse — un jour on ne dira plus "la maquilleuse" sans sourciller parce qu’on aura compris que ce n’est pas qu’une histoire de gonzesses, on regardera les pubs pour parions sport en ligne en se demandant pourquoi les filles y sont inexistantes, pourquoi "la nouvelle séduction" de Giorgio Armani ressemble à un Castaner en plus maigre mais tout autant film mafieux, ça au milieu de tant d’autres choses, tant d’autres choses qui poseront des questions ou qui ne poseront plus question, parce qu’on aura fait l’effort de mieux voir — bref l’éditorialiste m’a dépassée, plus tard, quand je me suis assise sur le banc en forme de tronc couché à côté des grenouilles. Les grenouilles qui se haranguaient comme des dingues se taisaient quand les joggeurs approchaient. Le ponton fait résonner le rythme des semelles, la frappe, talons, mollets tendus, le bruit doit se lancer comme une flèche au centre de la case instinct de conservation du cerveau des grenouilles et elles font camouflage, discrétion immobile dans les herbes emmêlées. Ensuite, il y a eu les cloches, le son venait de deux endroits différents, puis le tactac du train au-dessus du pont qui devait sûrement passer à la bonne heure, à l’heure juste, mais ça, les grenouilles, ça ne les impressionnait pas. Une araignée a traversé le calepin ouvert où je note ceci, où j’ai noté la succession des bruits et les gens que je croise. Par exemple Ivan Lendl, casque sur les oreilles, poings serrés, une chaîne en or saute autour de son cou pendant qu’il court. Un camion. Les oiseaux omniprésents. Ensuite j’ai dû changer de crayon, le nouveau porte une gomme mais je ne m’en sers pas, j’ai décidé de ne plus gommer. Les pissenlits recouvrent l’herbe, les lentilles d’eau recouvrent l’eau. Je ne gomme pas les répétitions, les imperfections, les coqs à l’âne. Je prends des notes de lecture des fleurs violettes penchées au-dessus de l’eau. Je prends en note le bouillonnement sous le pont à cause des pierres qui dépassent et le lierre qui vacille contre les briques rouges du pilier, je prends en note la fougère qui sort la tête entre deux lattes de bois gris, en douce. Je note que Nathalie Loiseau se penche sur une barrière plus loin. Elle porte un sac à dos rayé. J’aimerais bien qu’elle continue de marcher ici, qu’elle s’aventure plus loin que les abris où guetter les oiseaux des marais, qu’elle suive le chemin en virgule le long des pâtures encore plus loin et qu’elle marche, qu’elle marche longtemps, qu’elle se décide soudain à s’embarquer dans une expédition, un gros projet, un trek vers l’Annapurna, en passant par le col Thorung et les vallées de la Thorong Khola, qu’elle boive du thé là-bas dans un monastère et qu’elle décide de ne pas revenir avant longtemps. Pour l’instant elle est là, et ça me contrarie de la voir, de l’entendre, de tenir compte de sa vue et de son écoute. Je ne sais pas ce qu’elle regarde. Elle se retourne et c’est Mona Chollet, ce qui change tout. Tout s’inverse. Les promenades autour des joncs sont une sorcellerie. Elle me dépasse et j’ai le temps de voir qu’elle a le sourire et le menton de Christine Lagarde. Les choses se compliquent quand on les observe, les gens sont compliqués. Dans les kaléidoscopes des visages, on ne peut pas empêcher que vienne s’infiltrer la pollution de pénibles et des puissants. Ils s’infiltrent dans l’inconscient, touchent et contaminent les pensées comme une araignée galopante sous la peau, et c’est médiocre, ça peut détruire un ciel quand il fait beau. Le soleil fait vibrer du bleu sur la pierre et le découpe en chatoiements saturés de noirs, de violets. Une pierre carrée est posée au milieu du courant, comme un gas déposé par les glaciers du quaternaire sur les côtes d’ici. L’éditorialiste repasse dans l’autre sens, c’est vérifié, il tourne en rond. Ou c’est une allégorie car la vie est une allégorie, il a fait le tour des idées, le tour de l’économie, le tour des revendications à commenter d’un "c’est incompréhensible" et il cherche à étoffer les possibles, les possibles critiques voilées, les possibles phrases adaptées, cinglantes, adaptées à une circonstance comme à son contraire, ce qui est sa façon de se sentir libre. Il n’entend pas les oiseaux, les grenouilles, le bouillonnement. Les oiseaux ne savent pas chanter ensemble. C’est le son qui les réunit mais chaque son est distinct, unique, par ses trilles, par ses claquements. Les mouettes aussi sont des oiseaux, mais leur rythme n’est pas le même, ce n’est pas un bruit de fond. Quand elles se lancent leurs interjections c’est que le temps va changer il paraît. Le temps va changer. Pour le dire à voix haute, le temps va changer, il me faudrait un sample de guitare électrique, celle de Fernand de Les Fernandez, le temps va changer, j’articulerais en tapant du pied en rythme, en balancement, le temps va changer, et ce serait comme dire le début de quelque chose, alors que mon crayon s’émousse. Ce que j’écris est illisible, la fin de quelque chose c’est le début de quelque chose. Une autre allégorie, et d’autres gens qui passent sur les pontons en v, Lydie Salvaire avec des bâtons de marche, des pinsons s’échangent leur place quand je retourne vers la ville, au feu vert Jean Edern Hallier est au téléphone, Nelson Monfort prend des photos, Steve Jobs passe devant la plaque "Alexandre Jardin Opticien", il parle français à son petit garçon qui fait du vélo, et puis enfin, après ce long moment de déplacement, de captation de lumières toutes différentes comme les chants des oiseaux constants et des mouettes sonneries d’alarme, je croise des gens qui ne ressemblent qu’à eux, je suis lavée, mon esprit est lavé, j’ai marché, les arbres enlacés décorent le sol.


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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • je me disais justement "le temps va changer, c’est pas possible, c’est incompréhensible" impossible que ça reste en l’état, incroyable qu’ils défilent tous les samedis depuis près de quatre mois, tous les samedis ce ne sont jamais les mêmes mais ils défilent, je me disais ça ne peut pas rester en l’état ils vont bouger - elles aussi, pourquoi pas même si cette Loiseau s’en serait allée en trek sur le toit du monde pour n’en plus revenir - après tout est-elle plus utile ici que là-bas, dis moi ? Je me disais pour les inscriptions à l’université, c’est ici que ça se passe, la cinquième puissance économique du monde disent-ils en se glorifiant de cette fierté immonde, ici, ils ont multiplié par dix le prix à payer pour s’inscrire - mais seulement pour ceux qui ne sont pas Européens - peau noire, basanée, pas de ça ici, non pas de ça mais de l’argent, oui, avec plaisir) parce que ces gens-là sont humains, il ne faudrait pas croire - ils aiment manipuler les chiffres pour leur faire dire ce qu’ils veulent dire et faire croire - c’est un métier, et c’est assez bien payé). Cette chance de pouvoir aller sur le ponton, même s’il voit défiler ces ectoplasmes, tant pis ici ils ont décidé de flanquer une autre ligne de bus, de faire des choses aux trottoirs et des misères aux deux roues, ils ont décidé aussi de foutre en l’air les boulevards et les rues, les avenues pour empêcher les autos de circuler - les particules fines tu sais bien - ils ont décidé de ne rien faire pour les petits déjeuners qu’on donne au jardin sur le côté est des voies de la gare de l’est et de ne rien faire non plus pour tous ces gens (il faut dire que ces gens-là ont la peau noire, ou alors basanée ou alors qu’ils ne paient pas d’impôt ni taxe foncière : il faut dire que ces gens ont des torts ah ça ! et c’est rédhibitoire pour une administration quand elle bien tenue, serait-elle municipale) il faut dire bien des choses et pendant ce temps-là, ils meurent par centaines mais qu’est-ce que ça pourrait bien faire ? (l’important, c’est la prochaine mandature, de ne pas la laisser à la droite ou à la gauche à la marche à l’ignoble à l’ordure) (non, les temps vont changer, certainement - on a de l’espoir mais on est tellement près du but - ça ne peut pas durer - l’autre a toujours des chemises blanches, ils portent tous des costumes et s’il y en a un qui déroge, on lui colle une amende - c’est beau, c’est de l’antique, je me disais ça ne changera donc jamais ? Non, jamais. Il n’y a pas de ponton, j’ai juste un balcon, là, qui donne sur la rue - en voilà un long commentaire [pp]

  • ...des oiseaux, mais heureusement pas Loiseau, le ponton mais pas le pont, non, ou le mur, "Boeing Boeing", c’était le nom d’une pièce de théâtre de boulevard, Trump "sweeps" son entourage, comme Macron balaie ses petits conseillers, apôtres ridicules d’un "progressisme" à rebours, le Grand Débat s’achève, Philippe l’a "langé" et maintenant devrait aller exercer ses talents dans une garderie d’enfants.

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