"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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Les Vagues, de Virginia Woolf (traduction + journal de traduction en (...)

journal de bord des Vagues -93 ["j’ai besoin de l’illumination des yeux des autres"]

mercredi 26 juin 2019, par C Jeanney

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(journal de bord de ma traduction de The Waves de V Woolf)

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- le passage original

‘Yet behold, it returns. One cannot extinguish that persistent smell. It steals in through some crack in the structure — one’s identity. I am not part of the street — no, I observe the street. One splits off, therefore. For instance, up that back street a girl stands waiting ; for whom ? A romantic story. On the wall of that shop is fixed a small crane, and for what reason, I ask, was that crane fixed there ? and invent a purple lady swelling, circumambient, hauled from a barouche landau by a perspiring husband sometime in the sixties. A grotesque story. That is, I am a natural coiner of words, a blower of bubbles through one thing and another. And, striking off these observations spontaneously, I elaborate myself ; differentiate myself and, listening to the voice that says as I stroll past, “Look ! Take note of that !” I conceive myself called upon to provide, some winter’s night, a meaning for all my observations — a line that runs from one to another, a summing up that completes. But soliloquies in back streets soon pall. I need an audience. That is my downfall. That always ruffles the edge of the final statement and prevents it from forming. I cannot seat myself in some sordid eating-house and order the same glass day after day and imbue myself entirely in one fluid — this life. I make my phrase and run off with it to some furnished room where it will be lit by dozens of candles. I need eyes on me to draw out these frills and furbelows. To be myself (I note) I need the illumination of other people’s eyes, and therefore cannot be entirely sure what is my self. The authentics, like Louis, like Rhoda, exist most completely in solitude. They resent illumination, reduplication. They toss their pictures once painted face downward on the field. On Louis’ words the ice is packed thick. His words issue pressed, condensed, enduring.’

- ma traduction


« Mais voilà, ça revient. On ne peut pas tuer l’odeur tenace. Elle entre par une brèche dans la structure — notre identité. Je ne fais pas partie de la rue — non, j’observe la rue. Voilà comment on se détache. Par exemple, dans cette rue une fille attend ; qui ? Une histoire romantique. Sur le mur de ce magasin est fixée une petite poulie, et pourquoi, je me le demande, une poulie est-elle accrochée là ? et j’invente une dame pourpre, gonflée, encombrante, hissée hors de sa calèche dans les années soixante par un mari en sueur. Une histoire grotesque. C’est ainsi, c’est ma nature d’être un faiseur de mots, un souffleur de bulles à travers une chose et puis une autre. Si je rature ce que j’ai observé spontanément, je me construis ; je me différencie, et quand j’entends sur mon passage la voix me dire "Regarde ! Prends des notes !", je sens que ce sera à moi, un soir d’hiver, de donner du sens à ce que j’ai vu — grâce à un fil qui relierait le tout, une conclusion qui viendrait compléter. Mais les monologues s’épuisent vite dans les ruelles. J’ai besoin d’un public. C’est ma faiblesse. C’est ce qui froisse sans relâche les contours de l’énoncé final et empêche qu’il se forme. Je ne peux pas entrer dans un bar sordide pour y commander le même verre jour après jour, et m’imbiber en entier d’un seul liquide — cette vie. Je fais ma phrase et je pars courir avec elle dans une salle à manger meublée où elle sera illuminée de dizaines de bougies. J’ai besoin de sentir des yeux sur moi pour tirer ces rubans, ces fioritures. Pour être moi-même (je le note) j’ai besoin de l’illumination des yeux des autres, sinon je ne suis jamais tout à fait sûr de qui je suis. Les authentiques, comme Louis, comme Rhoda, s’accomplissent pleinement dans la solitude. Ils supportent mal la lumière et ce qui se duplique sans arrêt. Ils jettent leurs tableaux une fois peints la face tournée contre le sol. Sur les mots de Louis, la glace s’empile, serrée. Ses mots en sortent compressés, concentrés, persistants. »

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- quelques uns de mes choix et questionnements

-  One splits off, therefore
c’est très compliqué cette affaire-là
dans le passage précédent, Bernard se sentait comme dilué dans la rue, la foule, comme dissous dans la totalité du monde ( "À cet instant, je ne suis pas moi")
mais cet état ne peut pas perdurer, quelque chose s’insinue, "l’identité"
je balance entre deux choix possibles pour splits off, se détacher, se séparer
se détacher suppose que Bernard est entier une fois sorti de son état de dissolution
mais je ne vois pas Bernard comme un être entier, à mes yeux il court après une complétude, c’est un peu comme les malédictions dans les contes et légendes
si Ulysse signifie "celui qui garde rancune", Bernard pourrait être "celui à qui manque (...)", sauf qu’on ne saurait pas quoi, lui encore moins que les autres
il est soumis à une faim et une soif perpétuelle
une soif et une faim d’être, peut-être
ce passage est très révélateur du moteur interne de Bernard
bien sûr du point de vue de la création (l’inventeur de mots, celui qui transforme une pièce sombre et sordide en une salle illuminée), mais pas seulement, car Bernard ne trace pas de limites, la vie, l’écriture, c’est pour lui la même chose
tout d’abord je tente "on se sépare", avec l’idée sous-jacente qu’il abandonne un état presque malgré lui, que cela échappe à sa volonté ("on se sépare" : "on", le moi qui appartient au monde, et le moi qui s’écarte et l’observe)
puis à la relecture (les jours suivants), je sens que je rate quelque chose
et si Bernard se détachait de la branche où il était attaché, un fruit qui tombe
"on se détache"
avec le sentiment d’une perte, d’une séparation, une sorte de point de non retour
-  a small crane
comme en français, le mot "grue" (crane) est polysémique, mais il ne faudrait pas qu’ici il soit lu dans le sens de l’oiseau (ce n’est pas complètement idiot, on pourrait imaginer un tableau représentant une grue sur fond de Fujiyama), aussi je remplace par "poulie" pour lever le doute
-  I am a natural coiner of words, a blower of bubbles
je pense d’abord à transformer coiner et blower en verbes (je fabrique, je souffle) pour que la construction de ma phrase tienne la route, mais non, je préfère garder ce terme "souffleur de bulles" (un nom de métier qui me rappelle ceux de Maryse Hache ("démineuse de goupilles entrechats - boum - arracheuses d’ornières à gradins - boum - planteurs de limaces à silo - boum - tueuses de fourmis à charbon")
c’est un peu comme plus loin avec The authentics, like Louis, like Rhoda où j’avais d’abord pensé mettre "Les être authentiques" avant de réaliser qu’une traduction mot à mot, "Les authentiques" sonne beau et clair
-  And, striking off these observations spontaneously, I elaborate myself
c’est du travail des mots dont il est question
(Bernard, les mots, les mots, Bernard, ça va ensemble, ce pourrait être une autre forme de dilution)
je prends tout d’abord comme une sorte de contradiction cet inventeur de mots "naturel" et ces observations "spontanées" qu’il faut rayer, c’est comme un nœud dans mon esprit, j’aurais facilement fait l’équation : naturel = observations spontanées = écriture, mais cette phrase me dit le contraire
c’est autre chose, Bernard est comme "tordu" par l’écriture
il ne peut pas se contenter de "Regarder et prendre en notes", il faut qu’il agisse, qu’il malaxe, qu’il ajoute des extravagances ("frills and furbelows"), bref qu’il enjolive
il ne sait pas se contenter platement de ce qu’il voit, de ce fluide (souvent insipide, du même verre pris éternellement dans le même bar) qu’est la vie
il doit barrer les mots trop vrais, trop crus, trop réels, pour les remplacer par d’autres, poser des bougies sur toutes les tables qui resteraient sinon dans la pénombre (ou la banalité)
les ratures de Bernard le construisent
-  I need the illumination of other people’s eyes
a priori je devrais traduire illumination par éclairage
("j’ai besoin de l’éclairage des yeux des autres")
et c’est vrai que je si choisissais "éclairage", je pourrais continuer mon chemin bien tranquille, avec bonne conscience
mais c’est un peu comme quand je marche, si je vois quelque chose à ramasser et que je continue sans m’arrêter, la chose que j’ai vue (une pierre bizarre, un morceau de bois qui fait un drôle d’angle pris dans un grillage) me reste en tête et je regrette de ne pas avoir fait le geste, parce que je sais que, passée une certaine distance, je ne reviendrais plus sur mes pas, l’occasion est ratée (pour toujours), je m’en veux de ne pas m’être laissée aller
c’est un peu ce qui se passe avec ce mot, "illumination"
si j’envisage tout ce passage visuellement (tableau photo film, etc), c’est un changement de lumière qui me vient, peut-être même un passage du noir et blanc à la couleur
le monde, lorsqu’on s’écarte pour le regarder (et parce qu’on n’en fait plus partie) est un peu terne, ou stagnant dans une sorte de clair obscur
Bernard allume des bougies sur les tables, il ajoute des falbalas, de la dentelle et il pose des nappes à volants
tout pourrait être résolu, le monde se colorise, ça ne l’est pas, en tout cas pas assez : But soliloquies in back streets soon pall : il lui faut une audience, il faut que les autres apportent leur lumière pour que toutes les couleurs resplendissent
si je garde le mot "éclairage", il ne serait peut-être perçu que dans le sens d’entendement, un sens intellectuel, qui fait appel à l’intelligence
(j’ai besoin que les autres m’éclairent, en me donnant leur avis par exemple)
Bernard n’a pas besoin de l’avis des autres, de leur intelligence ou de leur sagacité, il a juste besoin qu’ils existent et qu’ils viennent braquer leurs yeux sur lui, comme les projecteurs sont braqués sur l’artiste en scène
je sais bien que dans "éclairage" il y a la notion de lumière, mais ça ne me suffit pas
je crois qu’il faut que la lumière soit dite
je garde donc (même si la formulation peut sembler étrange) "illumination"
et mon idée se confirme par la suite
(ou bien, c’est moi qui imprime le sens que je veux voir à ce que je regarde...)
Rhoda et Louis, eux, ne supportent pas la lumière
ce ne sont pas des artistes comme Bernard, qui a besoin des feux de la rampe
eux font partie du public
leurs images restent au niveau du sol, au niveau bas de la vie même, la vie sans fioriture ("They toss their pictures once painted face downward on the field")
à cet endroit je sens qu’il ne faut pas que je choisisse mon camp en traduisant
il ne faut pas que j’essaye d’élucider ce moment en particulier
Bernard est peut-être fier de se construire par et dans la lumière
mais est-ce qu’il ne sent pas aussi que ce qu’il fait, cette embellissement, n’est que provisoire
est-ce qu’il ne soupçonne pas (est-ce qu’il ne se désole pas de) cette superficialité en lui
lui qui se forge une personnalité comme il fabrique le décor d’une salle à manger imaginaire
en contre-point, les mots de Louis sont puissants, pesants : de la glace, épaisse, compressée, quelque chose qui perdure, quelque chose qui n’est pas soumis à la volatilité des bulles, quelque choses qui va rester ("enduring")
Bernard est orgueilleux, fier de lui, fier de se construire ainsi par les mots qu’ils fabrique, qui le fabriquent, mais envieux des autres aussi
est-ce qu’il ne veut pas être à la fois cette sorte de bateleur, ce dandy élégant, faiseur de bulles merveilleuses, mais aussi cet humain, entièrement humain, faisant partie du public / partie du monde, un être solide, réel (vivant ?)
je crois que je ne dois pas décider de l’endroit où se trouve Bernard
je dois rester dans le peut-être
je ne dois pas donner mon avis en inclinant à dessein la balance du côté de la fierté ou du côté de l’envie
il me semble que la complexité du personnage, sa nature même, se trouve dans cette ambiguïté
les deux hypothèses sont valables : un Bernard qui s’enorgueillit d’être un inventeur naturel de mots et un Bernard qui constate que ceux qui se désintéressent de la lumière se réalisent complètement
et les deux hypothèses sont "enviables", dans le sens où se limiter à l’une d’elles sera regretter de ne pas avoir suivi l’autre
et puis, même si les plateaux de la balance penchaient dans un sens ou dans le sens opposé, et malgré cela, est-ce que Bernard ne resterait pas "celui à qui il manque (...)")

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