"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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Les Vagues, de Virginia Woolf (traduction + journal de traduction en (...)

journal de bord des Vagues -95 ["je voudrais être transpercé par un bec et cloué sur une porte de grange"]

mardi 13 août 2019, par C Jeanney

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(journal de bord de ma traduction de The Waves de V Woolf)

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- le passage original

‘’It is now five minutes to eight,’ said Neville. ‘I have come early. I have taken my place at the table ten minutes before the time in order to taste every moment of anticipation ; to see the door open and to say, “Is it Percival ? No ; it is not Percival.” There is a morbid pleasure in saying : “No, it is not Percival.” I have seen the door open and shut twenty times already ; each time the suspense sharpens. This is the place to which he is coming. This is the table at which he will sit. Here, incredible as it seems, will be his actual body. This table, these chairs, this metal vase with its three red flowers are about to undergo an extraordinary transformation. Already the room, with its swing- doors, its tables heaped with fruit, with cold joints, wears the wavering, unreal appearance of a place where one waits expecting something to happen. Things quiver as if not yet in being. The blankness of the white table-cloth glares. The hostility, the indifference of other people dining here is oppressive. We look at each other ; see that we do not know each other, stare, and go off. Such looks are lashes. I feel the whole cruelty and indifference of the world in them. If he should not come I could not bear it. I should go. Yet somebody must be seeing him now. He must be in some cab ; he must be passing some shop. And every moment he seems to pump into this room this prickly light, this intensity of being, so that things have lost their normal uses — this knife-blade is only a flash of light, not a thing to cut with. The normal is abolished. 
’The door opens, but he does not come. That is Louis hesitating there. That is his strange mixture of assurance and timidity. He looks at himself in the looking-glass as he comes in ; he touches his hair ; he is dissatisfied with his appearance. He says, “I am a Duke — the last of an ancient race.” He is acrid, suspicious, domineering, difficult (I am comparing him with Percival). At the same time he is formidable, for there is laughter in his eyes. He has seen me. Here he is.’
’There is Susan,’ said Louis. ‘She does not see us. She has not dressed, because she despises the futility of London. She stands for a moment at the swing-door, looking about her like a creature dazed by the light of a lamp. Now she moves. She has the stealthy yet assured movements (even among tables and chairs) of a wild beast. She seems to find her way by instinct in and out among these little tables, touching no one, disregarding waiters, yet comes straight to our table in the corner. When she sees us (Neville, and myself) her face assumes a certainty which is alarming, as if she had what she wanted. To be loved by Susan would be to be impaled by a bird’s sharp beak, to be nailed to a barnyard door. Yet there are moments when I could wish to be speared by a beak, to be nailed to a barnyard door, positively, once and for all.
Rhoda comes now, from nowhere, having slipped in while we were not looking. She must have made a tortuous course, taking cover now behind a waiter, now behind some ornamental pillar, so as to put off as long as possible the shock of recognition, so as to be secure for one more moment to rock her petals in her basin. We wake her. We torture her. She dreads us, she despises us, yet comes cringing to our sides because for all our cruelty there is always some name, some face, which sheds a radiance, which lights up her pavements and makes it possible for her to replenish her dreams. 
The door opens, the door goes on opening,’ said Neville, ‘yet he does not come.’

- ma traduction


« Il est maintenant huit heures moins cinq, dit Neville. Je suis venu en avance. Je me suis installé à table dix minutes avant l’heure pour pouvoir savourer l’attente ; regarder la porte s’ouvrir et dire : "Est-ce que c’est Percival ? Non, ce n’est pas Percival." Il y a un plaisir morbide à dire : "Non, ce n’est pas Percival." J’ai déjà vu la porte s’ouvrir et se fermer vingt fois ; à chaque fois, l’angoisse d’attendre s’aiguise. C’est dans ce lieu qu’il va venir. C’est à cette table qu’il va s’asseoir. Ici, aussi incroyable que cela puisse paraître, il y aura réellement son corps. Cette table, ces chaises, ce vase métallique avec ses trois fleurs rouges vont subir un changement extraordinaire. Déjà la salle, avec ses portes battantes, ses tables chargées de fruits et de viande froide, prend l’aspect incertain, irréel, du lieu où l’on attend que quelque chose arrive. Les choses frémissent comme si elles n’existaient pas encore. La blancheur vide de la nappe est aveuglante. L’hostilité et l’indifférence des autres invités oppressent. On se regarde ; on voit qu’on ne se connaît pas, on se fixe, et on se détourne. Des regards comme ceux-là sont des fouets. Je sens en eux toute la cruauté et l’indifférence du monde. S’il ne venait pas, je ne pourrais pas le supporter. Je partirais. Pourtant il y a en ce moment même quelqu’un qui peut le voir. Il a sans doute pris un taxi. Il passe sûrement devant une boutique. Et à chaque instant, on dirait qu’il insuffle dans la pièce cette lumière mordante, cette intensité d’être qui fait que les choses perdent leur usage habituel — la lame de ce couteau est seulement un rai de lumière, pas un objet qui coupe. La norme est abolie.
La porte s’ouvre, mais il n’entre pas. C’est Louis, tout hésitant. C’est le mélange étrange d’assurance et de timidité qu’il a. Au passage il se voit dans le miroir ; il arrange ses cheveux ; il n’est pas satisfait de son apparence. Il dit : "Je suis duc — le dernier descendant d’une longue lignée." Il est amer, méfiant, dominateur, difficile (je le compare à Percival). En même temps, il est redoutable, à cause du rire dans ses yeux. Il m’aperçoit. Le voilà. »
« Voici Susan, dit Louis. Elle ne nous voit pas. Elle n’est pas habillée, car elle méprise la futilité de Londres. Elle reste un moment près de la porte battante, regardant autour d’elle comme une bête prise dans la lumière d’une lampe. Maintenant elle avance. Elle a les mouvements furtifs et assurés (même entre les tables et les chaises) d’un animal sauvage. Elle semble trouver d’instinct son chemin entre les petites tables, se faufilant sans frôler personne, ignorant les serveurs, et pourtant elle se dirige droit vers le coin où se trouve notre table. En nous voyant (Neville et moi), son visage prend une assurance alarmante, comme si elle avait obtenu ce qu’elle voulait. Être aimé par Susan, c’est comme être empalé par le bec pointu d’un oiseau et cloué sur la porte d’une grange. Mais parfois, réellement, je voudrais être transpercé par un bec et cloué sur une porte de grange, une bonne fois pour toutes.
Rhoda sort maintenant de nulle part, elle s’est glissée sans qu’on l’aperçoive. Elle a dû suivre un parcours sinueux, avançant ici derrière un serveur, là à l’abri d’un pilier décoratif, afin de retarder le plus longtemps possible le temps du choc où nous la reconnaîtrons, pour rester un instant de plus en sécurité, à bercer les pétales dans sa bassine. Nous la réveillons. Nous la torturons. Elle nous craint, elle nous méprise, mais elle vient se recroqueviller près de nous, car malgré notre cruauté, il y a toujours un nom, un visage, qui jette un rayonnement et éclaire le sol sous ses pieds, et cela lui permet de réalimenter ses rêves. »
« La porte s’ouvre, la porte continue de s’ouvrir, dit Neville, mais ce n’est pas lui. »

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- quelques uns de mes choix et questionnements

par le sujet (le vide de l’attente) ce passage pourrait rappeler Le temps passe, cette nouvelle devenue par la suite la partie centrale de La Promenade au phare et qui décrit du "presque rien", le temps "en attendant que"
sauf qu’en fait non, ce n’est pas du tout la même ambiance
c’est aussi une question d’attente, mais contrairement à la nouvelle Le temps passe, il y a ici urgence, tension

-  each time the suspense sharpens
je veux éviter d’utiliser le mot suspense, qui dans mon esprit appelle aussitôt la figure d’Hitchcock
je veux aussi conserver le côté "affûté" de sharpens, il fait sens avec la présence de la lame du couteau plus bas (les objets ne coupent plus comme ils le devraient, ce sont des sentiments comme l’anxiété qui entaillent les chairs)
je décide de traduire par "à chaque fois, l’angoisse d’attendre s’aiguise"

-  The blankness of the white table-cloth glares
la phrase doit rester assez courte, pour garder de la force
je voudrais utiliser le verbe "aveugler" mais j’ai un souci, en français le verbe conjugué "aveugle" est identique à l’adjectif et au nom commun, et je voudrais que la phrase ne laisse pas d’ambiguïté qui viendrait polluer sa compréhension immédiate
(si je mets "Le vide de la nappe blanche aveugle.", on pourrait penser dans une première lecture qu’il n’y a pas de verbe, et être obligé de relire pour mieux saisir qu’aveugle est le verbe, et ça me gêne, car je veux qu’on comprenne tout de suite) (c’est un aveuglement brutal, instantané, et il faut que la phrase qui le raconte soit instantanée elle aussi)
je tente plusieurs pistes avant de m’arrêter à "La blancheur vide de la nappe est aveuglante"

-  We look at each other ; see that we do not know each other, stare, and go off
j’hésite entre l’utilisation du "nous" ou du "on", finalement je choisis le "on" pour raccourcir la phrase, ce doit être assez rapide, des mouvements de tête, fugaces
j’aime "on se regarde ; on voit qu’on ne se connaît pas" (je ne saurais pas expliquer pourquoi, sans doute à cause du couple regarder/voir qui mène à un cul de sac) (j’avais pensé à un plus court "on se regarde, on ne se connaît pas", mais ça gommait cet aspect)
j’hésite pour stare entre fixer et dévisager, il me semble que le verbe fixer dit mieux la part d’incompréhension, l’idée d’un acte qui n’aboutit à rien
je traduis donc par " On se regarde ; on voit qu’on ne se connaît pas, on se fixe, et on se détourne."

-  And every moment he seems to pump into this room this prickly light
deux soucis, le pump et le prickly
c’est finalement "insuffler" qui me semble convenir mieux pour pump (avec l’idée de souffle, quelque chose d’impalpable), et pour prickly — couvert d’épines — je choisis "mordant"
j’aime cet alliage, le souffle, inconsistant qui se transforme en quelque chose d’agressif, concrètement
c’est l’opération inverse de celle de la lame du couteau transformée en rayon de lumière
l’objet n’est plus un objet matériel, mais une couleur qui passe, inconsistante
le souffle, ce qui est insufflé, possède des épines, l’immatériel prend consistance

-  this knife-blade is only a flash of light
"éclair de lumière" serait juste, mais j’ai besoin de quelque chose de plus abstrait
il me faut quelque chose qui ne peut plus couper, qui n’est plus une lame de couteau
et un éclair dans mon esprit s’approche de la foudre (qui a des effets très concrets, violents, réels)
je veux garder l’idée d’une luminosité brutale, concentrée, mais impalpable
d’où mon choix de "rai de lumière"

-  She has not dressed, because she despises the futility of London
je cherche une solution, car "elle ne s’est pas habillée", ou "elle n’est pas habillée" me gêne (Susan n’est quand même pas toute nue)
"elle n’a pas fait l’effort d’être élégante" est trop explicatif
"elle ne porte pas de robe de circonstance" encore plus lourd
je tente "elle n’est pas apprêtée", mais ça me semble justement trop apprêté comme formulation
je laisse donc tel quel

-  the shock of recognition
"le choc de la reconnaissance" pourrait convenir, et donnerait à la phrase une sorte de brutalité, mais ça me semble un peu ambigu, à cause de tous les sens possibles du mot "reconnaissance" (acceptation, gratitude), en plus du flou de qui reconnaît qui — en l’occurrence, on peut penser que le choc ne viendra pas du moment où elle reconnaîtra Neville et Louis, mais plutôt de la situation inverse
la reconnaître, c’est la forcer à sortir de sa quiétude interne/intime de petite fille qui déambule en berçant des pétales de rose au fond d’une bassine
je préfère éclaircir le sens avec "le temps du choc où nous la reconnaîtrons"

-  yet comes cringing to our sides
il faut trouver le juste mot pour cringing, c’est sur lui que va s’aligner la phrase entière
(se recroqueviller, se tasser, ramper, grimacer, être servile, obséquieux, craintif, ne plus savoir où se mettre, etc)
et tout dépend du personnage de Rhoda, de ses rapports aux autres, de ce qui la travaille
je réagis à l’instinct, instinctivement je sens que pour Rhoda les autres (les cinq autres, ses amis) sont une sorte de grand parasol incliné au sol, qui la protège contre le vent, le sable, les regards, le soleil
elle ne peut venir s’y réfugier que craintivement, et sûrement pas servilement
les autres sont un terrier où s’abriter
c’est le verbe "se blottir" qui semblerait adapté, mais je ne sais pas pourquoi, il y manque une part d’anxiété (on peut se blottir contre quelqu’un juste pour lui prouver son affection et pas seulement pour fuir)
naturellement "se tapir" me semble correspondre, mais c’est un verbe trop "animal" qui s’accorderait mieux aux actes de Susan
ça me laisse le choix entre "se réfugier" et "se recroqueviller" et le deuxième me semble plus visuel


la construction de tout ce passage est presque musicale
le solo de Neville
le solo de Louis
(deux tonalités différentes)
puis Neville, d’un trait, reprend la parole, d’une seule phrase, avec une impatience exténuée qu’on a senti courir en fond sonore tout au long de la scène
sous toutes les phrases de Neville, une sorte de bourdon va s’amplifiant et répète de plus en plus fort "Percival, Percival"
même dire que Percival n’entre pas dans la pièce, c’est dire Percival, c’est dire que rien d’autre n’a d’importance
Neville se nourrit de Percival, désespérément, de sa présence et de son absence tout autant
pour Louis c’est différent
Louis semble prendre en note ce qu’il voit, et il voudrait le faire en se détachant, comme l’entomologiste qui au milieu d’un pré scrute les déplacements d’insectes, avec la propreté du scientifique
mais c’est impossible, les autres, la présence et les actes des autres, lui renvoient en pleine tête (le coup du râteau dans la tête de Charlot) qui il est et ce qu’il ressent
il a beau essayer d’observer les autres calmement, il y a toujours un moment soudain qui l’épingle, où il se sent dépossédé, en manque, incomplet
incomplet face à Susan (qui possède une force naturelle capable de tout saisir, de tout clouer sur les portes des granges), et face à Rhoda (elle a l’énergie de continuer à protéger son paysage intérieur, minutieusement, obstinément, malgré toutes ces années passées, elle est toujours cette petite fille qui avance attentive à ses pétales de fleurs)

ce passage est une montée en puissance, une problématique, la suite des événements dans cette salle appellera une résolution (peut-être)

(work in progress)

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)</

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