"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

LECTURES

Incipit de Daniel Bourrion

mercredi 18 novembre 2009, par Christine Jeanney

« De tout cela nous ne trouvâmes au premier jour que quelques feuilles serrées dans une boîte de carton crevée au ventre des greniers, derrière l’armoire dans laquelle des effets passés de mode finissaient de s’offrir aux mites, à la poussière, aux dents du temps (…) »

Sur ces feuilles arrachées d’un cahier d’écolier se trouvent des « lignes d’une écriture serrée  » qui vont bouleverser les esprits.
Nous sommes dans un paysage rural de l’Est, encore marqué par les traces d’une guerre qui reste dans les esprits. Se pose la question de ces lignes et de ce qu’il convient d’en faire. Et c’est un « nous » qui parle, un « nous  » communautaire, la voix des habitants de ce village portée par la voix de l’auteur.

« Ce qu’il contait, ce semblant de testament, cet éclat de confession, il fallut aller le porter au curé après première lecture parce que l’on sentait bien que ce qui se disait là, ce que supposait ce qui se disait là, relevait du seul domaine d’intervention de cet homme-là, le curé. »

L’indicible de cette « confession » est au cœur d’Incipit, mais ce roman n’est pas qu’une avancée vers une révélation sur ce que contiendrait le texte retrouvé.
Plus largement, c’est la peinture d’un paysage, à travers les portraits des hommes et des femmes qui l’habitent.
Portraits de soldats d’abord, visages d’hommes plus ou moins jeunes, happés par la guerre, poussés par « la petite gueule noire des pistolets » pour « se jeter en avant des tranchées dans des hurlements terribles dont on finirait par s’apercevoir, quand ces épisodes de mort-là seraient devenus historiques, qu’ils n’étaient pas menaçants mais pleins de peur, de la terreur qui vous venait d’avoir à jaillir ainsi de l’abri de la terre, de sortir de ces fentes qu’on y avait creusé pour s’y abriter ».

Portraits de gestes ancestraux, réminiscences, habitudes, instants précis, comme « la venue, un matin d’hiver, du dernier bouilleur de la région chargeant sur le plateau de son chariot les pièces énormes de chêne que nous déplacions pleines en les roulant sur leur bord circulaire inférieur dans de grandes symphonies de muscles, de souffles, de liquides dedans nous éclaboussant parfois lorsque le couvercle avait été enlevé ».

L’écriture de Daniel Bourrion est large. Elle laisse la phrase s’installer dans toute son ampleur, lui donne la place de s’échapper vers un aparté, un ajout qui lui vient à mesure qu’elle se forme, et fait confiance au lecteur qui reprendra le fil. Ce rythme étiré possède une grande puissance évocatrice.

«  Lorsque les lèvres de l’homme d’église cessèrent de bouger, il se déploya un long moment durant lequel nous distinguâmes, tombant du clocher, les cliquetis de l’immense horloge comptant les halètements du temps – ça n’avait pas été une mince affaire que de l’amener là-haut, celle-là, non plus que ses quatre compagnes, ces cloches qui se mettaient en branle ensemble seulement aux grandes occasions, incendie ou guerre, se contentant le reste de l’année, des années, de scander nos journées par l’angélus, les sonneries des heures, les appels à la messe, aux vêpres ; ça n’avait pas été facile de hisser ces masses considérables, malaisées à mouvoir au point qu’on aurait dit qu’elles y mettaient de la mauvaise volonté, ainsi que certaines de nos bêtes refusant le soir de retourner à l’étable (…) »

Autour de thèmes comme la mémoire, la filiation, la mort, le récit avance jusqu’à l’arrivée du « je », narrateur, rapporteur, témoin.
« La dernière ligne avalée, le point final atteint, j’ai posé les feuillets sur la table derrière moi pour ne plus les voir, j’ai croisé mes mains entre mes genoux et j’ai attendu qu’une parole puisse revenir. »

L’écriture de Daniel Bourrion est singulière, et son souffle rare. À visiter, son atelier en ligne, Face écran-Terres, avec vue directe sur des textes en train de s’écrire…

Incipit de Daniel Bourrion
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