"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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polyphonie 6

samedi 3 novembre 2012, par Christine Jeanney

Les voix se gonflaient de colère. Elles se coupaient, tranchantes, décidées à faire mal, rebondissaient sur un faux pas, le parodiait pour en forcer le ridicule, riaient, méprisantes, raillaient les approximations. Elles s’épanchaient, s’apitoyaient sur elles-mêmes avec rage, cherchaient les expectorations. Les voix n’avaient aucune pitié.

Elles finissaient en hurlements, le souffle court, l’inspiration faussée et, étranglées, elles chancelaient. Elles testaient un moment le silence. Anticiper les cris suivants les angoissait. Dans la dureté fixe de l’attente, elles prévoyaient le pire, le pire était à venir. Et quand des cris nouveaux montaient, roulaient et débordaient sur elles, ce n’était pas le soulagement qui les prenait, mais l’impuissance, et la conscience d’avoir à se soumettre à une prochaine attente oppressée.

Ou bien les voix criaient de s’entendre crier et provoquaient elles-mêmes leur vertige, en déferlantes, en retombées d’éclats et miettes acides réparties autour d’elles.

Si les voix diminuaient sans une explication jusqu’au fil du murmure, elles se frottaient l’une l’autre en soupirant. Elles se consolaient de se taire, certaines dormaient, déconcertées, d’autres aux aguets respiraient fort en reprenant leur calme. Les voix n’avaient pas d’amour propre, n’apprenaient pas de leurs erreurs, esquivaient les évocations, les résurgences de souvenirs. Les voix n’avaient pas de mémoire, suivaient leur mouvement primitif en se calquant confusément entre elles, sans le comprendre. Les voix étaient des bêtes, regroupées dans un champ, à la nuit tombée, qui se déplacent ensembles, le flanc collé au flanc de la bête voisine.

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