"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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[à l’intime (et roumégations)]

#suite à un tweet #texte #Flusser #écrire

mercredi 28 novembre 2012, par Christine Jeanney

Suite à un tweet de Luc Dall’Armellina (@lucdall ) que je remercie vivement du partage de ce texte que je ne connaissais pas, j’ai beaucoup pensé.

Le lien de Luc mène à un texte de Vilèm Flusser sous forme de pdf dont le titre est Le geste d’écrire.

J’ai réfléchi sur ce qui constitue le début du texte, et je compte continuer ma réflexion ensuite. Je pose le début ici sur mon site peut-être pour organiser mieux l’intérieur de mon crâne (ce qui n’est pas une mince affaire).

Le geste d’écrire

Il s’agit d’une pensée, d’abord, qui débouche sur une action, ensuite. Écrire se place avant l’acte matériel de l’écriture, se situe en amont.

Penser le geste d’écrire en choisissant d’orienter sa pensée depuis un point de départ qui serait l’acte, jusqu’à un point d’arrivée qui serait le texte/le livre/l’œuvre/l’écrivain, serait, de mon point de vue, déjà porter un jugement sur le réel avant d’exprimer celui-ci. Le choix de cette présentation de l’acte comme base de pensée n’est pas anodin et provoque un angle de vue spécifique. C’est d’autant plus perturbant pour moi que ce n’est pas mentionné ni formulé clairement dans ce texte. Ce choix d’ordonner dans le raisonnement le pan matériel de l’écriture et l’écrire en plaçant l’un avant l’autre devrait faire l’objet d’une pensée, être exploré et ne pas être déclaré comme acquis ou évident.

Je (petite Christine Jeanney de rien du tout, preneuse de parole en mon nom propre et sans volonté de convaincre qui que ce soit, mais soucieuse d’équité, et volontaire pour que toutes les pensées puissent au moins cohabiter, y compris la mienne) je, donc, pourrais décider d’opérer une inversion d’entrée dans ce texte de Vilèm Flusser, ou une mise en perspective autre.

Si je pose l’hypothèse d’un geste d’écrire différent de l’acte d’écrire : l’acte d’écrire utiliserait des outils, s’en emparerait selon ses possibilités (époques, contextes, accès) ; le geste d’écrire utiliserait des facultés humaines, internes, essentielles, personnelles, universelles, émotionnelles. Les deux, actes et gestes, allant leur chemin, parallèles, côte à côte, simultanément, à l’échelle du temps humain historique.

À l’échelle du temps humain « humain », d’une vie, d’une journée, d’une heure, l’acte et le geste d’écrire se décalent, parfois très légèrement, parfois énormément. Lorsque j’écris (acte), je pense en amont ce que je vais écrire (geste), je modifie, je reviens en arrière, je croise acte et geste, mon cerveau (je parle pour moi) n’étant pas capable d’articuler les deux mouvements en même temps. Il y a toujours décalage entre l’écrire et la formation matérielle de cet écrire, mais un entrecroisement se fait, les deux actions s’apportant l’une l’autre des modifications, des inflexions, éprouvant des directions nouvelles que l’acte ou le geste découvrent à mesure que l’écrire se met en marche.

Je peux aussi écrire dans une temporalité toute autre que celle de l’acte d’écriture, une pensée ou impression fugace disparue me revenant en mémoire longtemps après. L’implication dans un projet d’écriture dont les contours sont dessinés ou se dessinent, font que celui qui écrit, écrit son projet, même en s’endormant, même en prenant sa douche, même achetant des pommes de terres au Leclerc (toutes activités quotidiennes difficilement conciliables avec l’acte d’écrire cependant) (et encore, des projets d’écriture en temps réel grâce aux outils neufs qui nous sont désormais accessibles pourraient jouer leur rôle ici, réduisant le laps de temps écoulé entre le geste d’écrire et l’acte d’écrire).

Couvrir des surfaces dans l’acte d’écrire serait selon Vilèm Flusser une vision simplificatrice (« on pourrait supposer que le geste d’écrire est un acte constructif »). Il propose à l’inverse qu’écrire porte en soi une part d’excavation, finalement un acte qui se révélerait être l’exact contraire de la construction (« dé-structif, acte qui enlève  »).

Une fois de plus, il me semble (à moi) que choisir entre l’un ou l’autre de ces pans n’est pas anodin, ni une avancée certaine ou une ouverture de la pensée. Au lieu de choisir le blanc on prend le noir, et la réalité serait retournée comme un gant. Je-moi-je, formule l’hypothèse d’une existence simultanée de ces deux pans, deux parois de vitre, dos et face d’un même miroir, de ce geste d’écrire, constructif & destructif, composition & excavation.

(en Art, des peintres recouvrent des surfaces ou les lacèrent pour faire apparaître une sous-couche, travaillent le vide comme le plein. Un même peintre peut utiliser ces différentes techniques, recouvrement/excavation, au cours de sa vie, de sa journée ou de la réalisation d’un seul tableau, sans que sa fonction de peintre soit mise en questionnement)

(et je m’arrête ici, à cause des pommes de terre qu’il me faut aller quérir au Leclerc, comme évoqué ci-dessus, les choses et leur logique étant incontournables, même cuites à la vapeur)

Messages

  • je ne voulais pas me laisser influencer (le lirai plus tard, lui, pour savoir ce qu’il tire de ces prémisses, mais pas maintenant, pas le temps)
    mais bien entendu l’ai été, à cause de "Il y a toujours décalage entre l’écrire et la formation matérielle de cet écrire, mais un entrecroisement se fait...", et pour la gravure, soustraction (trace provisoire de l’état des techniques, comme le clavier plus tard) par l"existence simultanée des deux pans, et en effet le traitement de la toile (moins vrai pour la sculpture)
    Et puis viscéralement suis incapable d’accepter qu’une réalité n’ai qu’une face

  • Bien d’accord avec ta réflexion, mais j’aurais inversé "geste" et "acte" (les mots je veux dire : nommer "geste" ce que tu nommes "acte" et réciproquement). Le geste d’écrire (pour moi et pour toi "acte") comme "gravure" (et il n’y a pas besoin d’aller chercher le grec, l’étymologie livre le même sens pour le latin scribere, d’où le français écrire) est historiquement daté et la glose qui y voit une vérité tombe dans l’erreur qui a précisément donné son nom à l’étymologie (du grec étymos "vrai, réel, véritable").

  • Je verrais bien le geste d’écrire comme de l’action writing (au sens détourné de Pollock), c’est-à-dire un "jet" lancé sans que l’on sache où il va nous conduire, nous emmener (nous "promener" avec peut-être une certaine malice), où, en fait, la découverte se fait au fur et à mesure de l’avancée - ou de la projection - et non selon un plan établi, programmé, et suivi comme sur des rails.

    Ecrire serait rire aussi ou hoqueter, mêler mots, images et sons (comme tu sais le faire, "petite Christine") et découvrir la liberté du geste... en acte, gratuit ou pas, vu, lu ou pas, se laisser entraîner par lui comme par un lutin fantasque qui nous transforme au cours du voyage jusqu’au point final - s’il y en a un.

  • Merci Christine pour ce rebond ! Oui, beau texte n’est-ce pas, et déroutant aussi. Je te rejoins dans ta conception de l’écriture pas seulement biface, mais plutôt à plis ou prismatique. On a quelques exemples en tête pour voir qu’elle est en tous cas constructive : d’images, d’ambiances, de liens, de percepts, de mondes même et aussi excavatrice : mémoire, souvenirs : ce qui vient du dessous... Destructive oui sûrement, c’est possible, entre autres choses. V. Flusser propose trois grands types de gestes : les gestes contre le monde (le travail), les gestes vers autrui (la communication) et les gestes comme fin en soi (l’art). Il y fait un tour précis de nombreux gestes (dans le désordre et de mémoire : le geste de photographier, de chercher (dont il pense que c’est le geste des gestes !), d’écrire, de photographier, de fumer la pipe, de faire l’amour, de détruire, de parler, de baisser les masques, etc.)

    Tu parles des peintres qui lascèrent leurs toiles : je pense à Anselme Kiefer, peintre des profondeurs, la surface ne le concerne pas, il fait venir du dessous, tellement de choses, poussières, plomb, débris, terre, sa peinture retourne la face visible du monde. Et il y place souvent des mots, souvent de Paul Celan.

    Je m’arrête ici cause rangement de fast repas pizzas pour une fois. Quelle chance les pommes de terres à l’eau ! (surtout avec un fromage blanc aux fines herbes)
    A te lire bientôt, ici ou ailleurs !

    Ah, et pour poursuivre (avant le livre complet) la postface de Louis Bec :
    http://www.flusserstudies.net/pag/04/louis_bec_post_geste.pdf

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