"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -24 [le "comme"]

mercredi 26 juin 2013, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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The sun rose higher. Blue waves, green waves swept a quick fan over the beach, circling the spike of sea-holly and leaving shallow pools of light here and there on the sand. A faint black rim was left behind them. The rocks which had been misty and soft hardened and were marked with red clefts.

Sharp stripes of shadow lay on the grass, and the dew dancing on the tips of the flowers and leaves made the garden like a mosaic of single sparks not yet formed into one whole. The birds, whose breasts were specked canary and rose, now sang a strain or two together, wildly, like skaters rollicking arm-in-arm, and were suddenly silent, breaking asunder.

The sun laid broader blades upon the house. The light touched something green in the window corner and made it a lump of emerald, a cave of pure green like stoneless fruit. It sharpened the edges of chairs and tables and stitched white table-cloths with fine gold wires. As the light increased a bud here and there split asunder and shook out flowers, green veined and quivering, as if the effort of opening had set them rocking, and pealing a faint carillon as they beat their frail clappers against their white walls. Everything became softly amorphous, as if the china of the plate flowed and the steel of the knife were liquid. Meanwhile the concussion of the waves breaking fell with muffled thuds, like logs falling, on the shore.

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il y a neuf "interludes" dans Les Vagues et celui-ci est le deuxième

il faut quitter les personnages un instant et attraper ce dire presque désincarné, au plus près des éléments en mouvement, objets changeants aux infimes modifications, des détails merveilleux mangés des yeux

ici c’est la difficulté du "comme" qui revient si souvent en anglais et installe cette musique rêveuse, aérienne, presque désinvolte
as if, like, c’est si simple, de tout petits mots à peine plus larges qu’une ponctuation
en français, le comme répété insiste, on dirait qu’il assène et qu’il prend à témoin, qu’il montre du doigt lourdement

seul, il évoque,
s’il se double se redouble, il grossit, devient démonstratif
pour qu’il se taise un peu, et qu’il laisse parler Virginia, je décide parfois de l’enlever

(décidément je ne manque pas d’air)
work in progress

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Le soleil monta plus haut. Des vagues bleues, des vagues vertes balayèrent la plage à coups d’éventails, entourant les ombelles piquantes des chardons de mer, et laissant de fines flaques [1]] ici et là sur le sable. Un léger cerne noir subsistait derrière elles. Les rochers, d’abord vaporeux [2]] et doux, durcirent et se marquèrent de crevasses rouges.

L’ombre, en lignes nettes, rayait l’herbe et, au bord des feuilles et des fleurs, la rosée dansait, faisant du jardin une mosaïque d’étincelles uniques, pas encore rassemblées en une seule. Les oiseaux, aux gorges mouchetées de jaune vif et de rose, chantèrent alors ensemble un ou deux accords, éperdument, on aurait dit des patineurs joyeux, bras-dessus bras-dessous, puis, soudain silencieux, ils s’écartèrent pour se séparer.

Le soleil déposa des lames plus larges sur la maison. La lumière atteignit quelque chose de vert à l’angle de la fenêtre et en fit un morceau d’émeraude, une grotte de vert pur, pareille à un fruit sans noyau. Elle aiguisa les bordures des chaises, des tables, et ourla les nappes blanches de délicats fils d’or. À mesure que la lumière augmentait, un bourgeon isolé éclatait, ici et là, et libérait des fleurs veinées de vert, frémissantes, comme si l’effort pour s’ouvrir les avait réveillées et transformées en carillons timides, avec leurs marteaux frêles cognés aux parois blanches. Tout perdait doucement ses formes, c’était une assiette de porcelaine qui fondait, le métal d’une lame de couteau devenu liquide. Et tout ce temps, le retentissement des vagues se brisant, ces bruits sourds, comme des rondins de bois qui tombent, sur la plage.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)


[1["de lumière" grâce au commentaire d’Elizabeth

[2["brumeux" grâce à tous les commentateurs-teuses :-)

Messages

  • En fait, en anglais aussi il me semble que "as if" n’est pas si léger que ça, mais c’est la répétition qui passe (plusieurs "as if" sont un effet sans lourdeur). La solution de remplacer par "c’était" (par exemple) me parait élégante.

    Les rochers vaporeux, je mettrais "brumeux", mais c’est vraiment pour pinailler un peu, sinon à quoi on sert...

  • et de garder juste ce qu’il faut de comme (avec un pareils), ça coule, avance avec rythme doux
    (je trouve)
    et serais assez d’accord avec les brumeux

  • Je comprends vos réticences quant à l’usage de "comme" mais - hasard remarquable de la traduction dans notre langue - ce mot est parfait ici :
    ces bruits sourds, comme des rondins de bois qui tombent, sur la plage.
    Sourds/comme/bois/tombent ....
    Rondins et plage me font penser à la plage du Sillon à Saint-Malo ce qui n’a rien à voir avec le sujet mais me fait plaisir....tout simplement !

  • Vu cette note hier fort tard, décidé d’y revenir ce matin avec la tête claire (enfin c’est ce qu’on espère).
    Les interludes dans les Vagues de VW sont des passages très importants, structurant le livre, rythmant la narration, et dieu sait si le rythme compte dans ce livre.
    Suis globalement d’accord avec mes co-commentateurs (on dirait que je bégaie...) sur la question du "comme" (très bien résolue et dosée) et du brumeux vs vaporeux (je vote moi aussi pour brumeux).
    Une remarque dans le premier paragraphe, en ce qui concerne "leaving shallow pools of light here and there". Plutôt que "de fines flaques" je dirais peut-être "de minces flaques", mais ça se discute. (La langue française n’a pas d’équivalent satisfaisant à l’adjectif shallow = peu profond). Mais pourquoi avoir sucré "de lumière" ? Je dirais donc "laissant ici et là sur le sable de minces flaques de lumière." Que vous en semble ?
    C’était histoire de trouver quelque chose à redire, tant l’ensemble est élégant, précis et harmonieux.

  • En lecteur occasionnel que je suis, je me laisserais séduire par « de fines flaques » et me laisserais convaincre par de « minces flaques  ». De poétique à réaliste, la lecture serait ou ondoyante ou réaliste.

  • Je me juche sur les épaules des co-commentateurs pour ajouter mon grain de sel (marin) à la discussion autour de "shallow".
    Bien que les deux traductions semblent séduire à parts égales mes co-commentateurs je préfère la traduction "minces flaques" qui esquive l’allitération "fines flaques" mais c’est vraiment une question qui reste discutable...

  • Ahlala, je tombe en profonde réflexion (boum :-))
    et j’essaie de comprendre pourquoi je préfère "fines flaques" à "minces flaques"... je ne sais pas, peut-être que mince est plus "maladif" ou "timide" dans m:on esprit que "fine"... ou peut-être que le son rapide "fin’flac" me plait parce qu’il me rappelle le "quick fan" que je n’ai pas pu traduire aussi vivement un peu plus haut dans la phrase...?
    En fait, il me semble que c’est exactement le genre de mot un peu flottant capable de se modifier au cours des relectures.
    (peut-être que ça sera aussi le cas avec "une mosaïque d’étincelles uniques, pas encore rassemblées en une seule", où j’ai la pulsion, d’une lecture à l’autre, de changer "uniques" en "distinctes" ce qui me permettrait de remplacer "rassemblées" (dont je n’aime pas le son), par "réunies", et je reprends le premier choix à la relecture suivante...) (ça balance, balance, d’un mot à l’autre, Les Vagues :-))
    Merci beaucoup Pierre et Jacques ! Vos grains de sel sont très pertinents !

  • Je reprends sur le thème "ff".
    J’ai relu la phrase et en dépit de ce que j’avais vu d’abord comme une facilité - il s’agit de l’allitération "ff"- je pense que c’est en effet la meilleure solution pour couper avec élégance le rythme suggéré par "les ombelles piquantes des chardons de mer".
    Je copierai cent fois "Je ne dois pas écrire de commentaires hâtifs" !

    • oui, merci Jacques, il y a quelque chose dans ombelles piquantes qui donne envie d’entendre le ff derrière :-)
      (mais c’est peut-être inexplicable, d’un point de vue logique :-))
      (par contre, je vote contre les punitions (beahrk), les commentaires hâtifs sont les plus spontanés et ça c’est bien !)

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