"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -25 [ne pas interpréter]

jeudi 4 juillet 2013, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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’Now,’ said Bernard, ’the time has come. The day has come. The cab is at the door. My huge box bends George’s bandy-legs even wider. The horrible ceremony is over, the tips, and the good-byes in the hall. Now there is this gulping ceremony with my mother, this hand-shaking ceremony with my father ; now I must go on waving, I must go on waving, till we turn the corner. Now that ceremony is over. Heaven be praised, all ceremonies are over. I am alone ; I am going to school for the first time.

’Everybody seems to be doing things for this moment only ; and never again. Never again. The urgency of it all is fearful. Everybody knows I am going to school, going to school for the first time. "That boy is going to school for the first time," says the housemaid, cleaning the steps. I must not cry. I must behold them indifferently. Now the awful portals of the station gape ; "the moon-faced clock regards me." I must make phrases and phrases and so interpose something hard between myself and the stare of housemaids, the stare of clocks, staring faces, indifferent faces, or I shall cry. There is Louis, there is Neville, in long coats, carrying handbags, by the booking-office. They are composed. But they look different.’

’Here is Bernard,’ said Louis. ’He is composed ; he is easy. He swings his bag as he walks. I will follow Bernard, because he is not afraid. We are drawn through the booking-office on to the platform as a stream draws twigs and straws round the piers of a bridge. There is the very powerful, bottle-green engine without a neck, all back and thighs, breathing steam. The guard blows his whistle ; the flag is dipped ; without an effort, of its own momentum, like an avalanche started by a gentle push, we start forward. Bernard spreads a rug and plays knuckle-bones. Neville reads. London crumbles. London heaves and surges. There is a bristling of chimneys and towers. There a white church ; there a mast among the spires. There a canal. Now there are open spaces with asphalt paths upon which it is strange that people should now be walking. There is a hill striped with red houses. A man crosses a bridge with a dog at his heels. Now the red boy begins firing at a pheasant. The blue boy shoves him aside. "My uncle is the best shot in England. My cousin is Master of Foxhounds." Boasting begins. And I cannot boast, for my father is a banker in Brisbane, and I speak with an Australian accent.’

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après coup, je réalise que j’ai traduit ces paragraphes comme on apprend à nager
d’abord la nage "petit chien", où je pataugeais dans les mots, en les lâchant, bouillon-brouillon,
esquisse gauche et instantanée
l’idée était de ne pas couler tout de suite, puis j’ai tenté, calmement, sérieusement,
d’allonger les bras et les jambes
en modifiant et modifiant et modifiant encore
et modifiant encore, modifier à mettre au futur
en sachant à l’avance qu’il n’y a pas de point "parfait" à atteindre, ou que le point, s’il y en a un, est une globalité

à plusieurs reprises (par exemple au moment de "The urgency of it all is fearful"), j’ai été comme placée en équilibre instable au bord d’une marche
un pas de trop et le "traduire" se transformait en "expliquer"
et je devais rester du bon côté,
ne pas interpréter
(ne pas parler à la place de Virginia et ne pas brouiller ses paroles avec mes impressions. C’est vraiment un travail où l’ego doit être placé sur le côté, bien loin, un outil complètement inutile, parasite)

de plus en plus je suis frappée par l’acuité de Woolf, son intelligence dirigée nette,
pointe d’aiguille, vers le détail qui fera sens, au milieu du décor qu’elle n’oublie pas un seul instant

j’ai l’image mentale de ces papiers peints anciens magnifiques, grenats, moirés, vieux rose,
recouverts d’arabesques, de figures de dentelles
que l’on s’approche, le nez tout contre, ou qu’on s’éloigne, c’est beau, les proportions se modifient sans rien perdre en intensité

work in progress, toujours

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« Maintenant, dit Bernard, le temps est venu. Le jour est venu. La voiture est à la porte. Ma malle énorme fait ployer les jambes arquées de Georges, encore plus. L’odieuse cérémonie est finie, avec les pourboires et les adieux dans le hall. Et puis c’est la cérémonie avec ma mère, la gorge serrée, la cérémonie avec mon père, une poignée de mains, et ensuite je dois continuer à faire signe au revoir, au revoir, jusqu’à ce que nous dépassions le virage. Maintenant cette cérémonie est finie. Grâce au ciel, toutes les cérémonies sont finies. Je suis seul ; je vais au collège pour la première fois.

Tout le monde a l’air de s’affairer autour de ce seul moment, uniquement ; et ensuite, plus jamais. Plus jamais. L’urgence de toutes ces choses angoisse. Tout le monde sait que je vais au collège, au collège pour la première fois. “Ce garçon va au collège pour la première fois” dit la femme de ménage en nettoyant les marches. Je ne dois pas pleurer. Il faut que je les regarde avec indifférence. Maintenant, l’affreux portail de la gare s’ouvre ; “la face de lune de l’horloge me fixe.” Je dois faire des phrases et des phrases, et ainsi placer quelque chose de dur entre moi et les yeux insistants de la femme de ménage, les yeux fixes des horloges, les yeux pressants des visages, des visages indifférents, sinon je vais pleurer. Voilà Louis, voilà Neville, avec leurs manteaux longs et leurs sacs, juste devant le guichet. Ils sont calmes. Mais ils ont quelque chose d’inhabituel. »

« Voilà Bernard, dit Louis. Il est calme ; il est à l’aise. Il balance son sac en marchant. Je vais suivre Bernard parce qu’il n’a pas peur. Nous sommes entraînés du guichet vers le quai, comme le courant entraîne des brindilles, de la paille, et les enroule autour des piliers d’un pont. Voici la puissante locomotive vert bouteille, elle n’a pas de cou, rien qu’un dos et des cuisses, elle souffle de la vapeur. Le chef de quai siffle ; le signal s’abaisse ; sans effort et d’un seul mouvement, comme l’avalanche commence par une petite poussée, nous nous mettons à avancer. Bernard étale une couverture et joue aux osselets. Neville lit. Londres se détache par plaques. Londres déferle et se soulève. C’est une jungle de cheminées et de tours. Ici, une église blanche, là un mât au milieu de flèches. Ici, un canal. Maintenant l’espace s’ouvre sur des chemins d’asphalte sur lesquels des gens marchent, et les voir, à cet instant, est étrange. Là, une colline rayée de maisons rouges. Un homme traverse le pont avec un chien sur ses talons. Maintenant le garçon en rouge commence à tirer en direction d’un faisan. Le garçon en bleu l’écarte. “Mon oncle est le meilleur fusil d’Angleterre. Mon cousin est Grand veneur.” Les fanfaronnades commencent. Et je ne peux pas en faire, à cause de mon père qui est banquier à Brisbane, et parce que je parle avec un accent australien. »

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • furieuse contre le netvibes et le nouveau bidule qui ne me prévenaient pas, furieuse contre google reader qui a fermé. Je guettais, et heureusement que Christine Genin a tweeté "j’ai été en équilibre instable au bord des vagues"...
    ceci dit rien de constructible, ou de bien méchamment tatillon à dire.
    Sous le charme du balancement des phrases de Virginia Woolf et de leur avancée par petits bonds.
    Sous le charme des émois de la traductrice ou plutôt de sa façon de les transcrire,
    et finalement j’aime avoir l’impression de retrouver l’essentiel de ce rythme dans la traduction, et cela se déroule de façon si évidente que je n’ai pas cherché à m’inventer une compétence me permettant de titiller sur un mot.
    Bravo... j’imagine la difficulté

    • Merci beaucoup Brigitte !
      (je crois que je vais encore et encore modifier quand même)
      (par exemple enlever "enroule" parce que c’est redondant avec autour)
      (en revanche, je suis diablement fière de "Londres se détache par plaques", et plus j’y pense et moins je trouve valables les autres options que j’avais triturées :-))

  • L’occasion était trop belle de jouer avec la phrase que vous citez - the urgence of it all is fearful - et je l’ai passée à la moulinette de google, systran et autres traducteurs (j’adore défier les traducteurs automatiques c’est une vraie passion chez moi). C’est un vrai bonheur et la traduction automatique qui m’a semblée la plus acceptable était "L’urgence de tout cela est affreux" (google) et la pire "l’urgence de la totalité est craintive (systran). En foi de quoi je vais plutôt garder votre propre interprétation parce que je pense que le terme "angoisse" rend bien le sentiment du personnage.
    Dans tous les cas, cheminer dans votre périple woolfien est un pur bonheur !

    • haha, "l’urgence de la totalité est craintive", ça colle vraiment la frousse ! :-)
      Du coup, dans l’élan, voilà ce que disait Michel Cusin
      "Toute cette excitation est terrible"
      (je trouve que ça rend bien le branle bas de combat, l’intensité et l’énervement, c’est vif et bref)
      et ce que disait Marguerite Yourcenar
      " Rien n’est plus terrible que ce sentiment de l’immédiate fatalité"
      (qui elle parvient à extraire les considérations profondes, métaphysiques, je suis admirative de cette liberté dont elle n’a pas du tout peur de s’emparer)
      (j’avais pensé remplacer "urgence" par "ultimatum" aussi, le sentiment "d’incontournabilité" me plaisait mais ça sonnait un peu étrange)
      En tout cas, grand merci Jacques de la gentillesse de votre lecture !

  • The stare : c’est un tout, ça fixe, ça paralyse. "The stare", c’est les yeux, oui, mais c’est bien plus que les yeux, car il est "un". Comme celui de la méduse : c’est son regard qui pétrifie, pas ses yeux. Je préfère "regard", avec toutes vos précisions (insistant, fixe, pressant).
    Le mot "angoisse" est parfait pour "the urgency of it all is fearful"mais il me semble que c’est là un mot d’adulte. L’"urgence" aussi, d’ailleurs. Mais en anglais "fearful" fait penser à l’enfance : "ça fait peur". L’urgence de tout cela fait si peur.
    J’aime beaucoup tout ce que vous dites de la progression dans la traduction, ça me transporte. J’espère que vous comptez associer ces "notes de voyage" à la traduction finale.

    • Merci Alice !
      je me pose la question pour "les yeux"
      (a priori comme ça en mode réflexe, il me semble que ça accentue le côté dramatique et inéluctable, qu’ils soient deux, fixes etc..., alors que "regard" porte en lui quelque chose de l’ordre du plus vague, contemplatif, poétique, je ne sais pas)
      ...
      (je réfléchis à commentaire haut là :-)) Merci Alice d’ouvrir ce questionnement que j’avais zappé sans m’y arrêter !

  • A nouveau sur l’exemple de The urgency of it all is fearful, me tenant au bord du précipice, je ferais un grand en avant en traduisant Toute cette urgence nous effraye.

    • ah oui mais "nous"... je crois que c’est en contraste avec la solitude ressentie, que là c’est de sa propre peur qu’il parle...?
      (en fait je ne sentais pas une angoisse "collective" autour de cette première fois, une agitation collective oui, mais l’angoisse serait portée par lui seul)
      (et la collision avec la suite, où Bernard est vu comme "calme" et "à l’aise" par Louis, ce qui renforce cette détresse, tellement intériorisée et masquée qu’elle en devient invisible, même pour ceux qui éprouvent un sentiment identique)

      (j’aime tellement ces discussions qui pointent du doigts des mécanismes que je ne saurais pas expliquer, Merci Philippe, grâce à vous, à vous tous, j’apprends j’apprends j’apprends encore plus !)

  • Toujours aussi passionnant...
    Je suis d’accord avec Alice sur la question du mot "stare" : je préfère "regard" à "yeux" - quoique "yeux fixes" soit plutôt bien...
    J’ai un peu de réticences par rapport à la phrase "sur des chemins d’asphalte sur lesquels des gens marchent, et les voir, à cet instant, est étrange". Je crains que "sur lesquels" ne soit un peu lourd (je mettrais bien "où") ; de l’autre côté, c’est VW qui dit "upon which" qui n’est pas léger-léger. Me gêne un peu aussi l’ajout de "les voir"... Ma version de cette phrase serait quand même "sur des chemins d’asphalte où il est étrange que des gens, à cet instant, marchent."

    • Ah oui, merci Elizabeth, très très juste ce que tu dis.
      Moi aussi cette phrase me pose problème, dans le rythme, il y a quelque chose qui ne va pas... Le côté étrange est trop "préparé" dans ma phrase, il ne vient pas la rompre, il est amené au lieu de surprendre
      j’aime beaucoup ta proposition mais ça m’embête que "marchent" soit à la fin (va savoir pourquoi...)
      oui, retravailler retravailler je dois :-)

  • Oui, Christine combien tu as raison sur le "nous" en trop. Mais alors "toute cette urgence effraye" serait possible.

    • Du coup Philippe, je me demande s’il ne faudrait pas carrément aller vers "Toute cette urgence fait peur", parce qu’après tout, on a beau se tortiller-torturer-hésiter avec des termes comme angoisse, frayeur, inquiétude, "fear" est là, non...?
      (peut-être qu’aller au plus simple mène parfois à l’essentiel...?)
      (ces questionnement me passionnent ! :-))

  • a) ce n’est pas que "marchent" soit gênant en fin de phrase... c’est que c’était bien que la phrase se termine par "étrange" ! ... chercher une combinaison...
    b) je vote aussi pour "toute cette urgence fait peur" qui est simple, rapide, percutant.
    c) je n’ai pas assez dit combien tout le passage est bien venu...

  • Toujours cette phrase reprise par de nombreux co-commentateurs-trices et qui me tourne dans la tête.
    Le "Harrap’s unabridged" propose dans les exemples pour "fearful" (mais aussi pour fearsome un peu plus loin) le terme "épouvantable" qui me semble correspondre assez bien au contexte de cette phrase. " L’urgence de tout ceci est épouvantable" est une proposition qui me semble acceptable....en attendant que cela mûrisse dans ma tête engourdie par les torpeurs dominicales... :-)

    • Jacques, je me demande si l’épouvante est si adaptée (dans mon esprit une épouvante ou quelque chose d’épouvantable est collectif, fait peur à tous, alors qu’ici l’angoisse ou la frayeur est plus individuelle, non...?)
      (et moi aussi cette phrase me tarabuste ! Damned ! nous sommes faits comme des rats ^^ )

  • Vous avez raison sur le terme dans son acception première mais ce qui m’a décomplexé sur l’usage possible d’épouvantable était l’exemple suivant : "he has a fearful temper" - il a un caractère épouvantable - et c’est en ce sens que la proposition m’apparaissait possible.
    (Je suis volontaire pour "être fait comme un rat" à me questionner sur votre travail que de ne pas me questionner du tout, surtout quand il s’agit de Virginia Woolf ;-)
    Quel régal !

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