"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TENTATIVES DE LIEUX //

lieu // la chapelle de Ronchamp (journal du Théodolite)

retour de bâton / #Théodolite

mercredi 28 août 2013, par Christine Jeanney

c’est joli comme mot, retour,
ça fait boucle, ça fait roue, ça fait tour de tournis et tournée et recommencement, ça fait ronde et départ, à plat, redémarrage,
ça fait encore, ça fait bilan, remerciement, ça fait place nette et retrouvailles en même temps, ça fait juste (juste retour des choses),
retour aux sources, retour en force, ça ne fait pas revers (nous ne sommes pas au tennis),
et quand c’est de bâton c’est celui du marcheur bien calé dans la paume

*

le Journal du Théodolite n’a plus vraiment de raison d’être, j’ai fini de l’écrire
il est passé par de multiples versions/brouillons que je ne me sentais pas prête à mettre en ligne
surtout compte tenu de la structure du texte, très stricte

(j’ai toujours besoin de sentir les bords de la piscine, d’où mon besoin de calculer et de tracer des lignes très précises)

j’ai commencé à rédiger une Notice de Théodolite (ou tentative d’exploration d’un lieu à neuf portes ) :

À lire en préambule et/ou en conclusion

Ce texte a été écrit à Ronchamp, petite ville de Haute-Saône, qui abrite la Chapelle Notre-Dame-du-Haut créée par Le Corbusier.
Il prend pour thème central le territoire de R, c’est-à-dire la commune de Ronchamp à laquelle s’ajoutent d’autres lieux, moins définis et parfois irréels.
Un théodolite (outil de mesure d’astronomie et de topographie), exposé au musée de la mine de Ronchamp, donne son titre au texte.
Il est constitué de neuf parties, ou portes, en référence à une phrase extraite du recueil de nouvelles
L’Aleph, de JL Borges :
« [...] il me paraissait impossible qu’il pût exister autre chose que des cryptes à neuf portes et de longs souterrains qui se ramifiaient. »
Chacune de ces parties, ou portes, indique d’entrée le nombre de caractères – espace(s) compris – qui la compose, ces nombres étant intimement liés à R, d’une façon ou d’une autre. »
*
[ajout du 12 septembre 2013]
*
Tout cela peut sembler complexe (un outil au nom inhabituel ; neuf portes – qui sortent du sol ? on comprend mal ; un nombre précis de caractères... mais dans quel but ?), alors qu’au fond, ça ne l’est pas vraiment.
Il faudrait peut-être que j’en parle simplement, avec des « j’ai voulu » en manière d’anaphore.
J’ai voulu explorer un lieu et me l’approprier par l’écriture. Un lieu à des milles de moi, qui ne suis pas d’ici ; un lieu qui ne me ressemble pas ; je n’y ai pas d’attaches, rien qui me prédispose à m’approcher de lui. Une tentative pour y être vraiment.
J’ai voulu, pour l’approche, établir des repères. Le théodolite était là, disponible, et son nom m’a tout de suite rassurée, lui si carré, pointu, tellement « professionnel ». Un nom ouvert, qui aurait pu être celui d’un personnage mythologique ou d’un concept philosophique ardu, ou le nom d’une figure de style, une variante de zeugme, pourquoi pas ; un assemblage de lettres fertile, offert, que j’ai pris comme un talisman.
J’ai voulu fixer fermement mon approche dans le temps et, pour cela, il me fallait des dates, des dates précises. Rien de mieux pour fixer le temps. Ces dates existent : celle de l’invention du théodolite, celle de l’apparition des premières concessions de mines, celle de la pose de la première pierre de la Chapelle, etc. Ce sont des points inamovibles, irremplaçables, rattachés à ce lieu de façon singulière. Des points particuliers. Les dates s’intègrent au texte, comme avalées par lui (ou c’est l’inverse), car non pas évoquées ou citées, mais construisant son corps, prises dans sa matière. Par exemple, sachant que Thomas Digges invente le théodolite en 1571, j’écris mille cinq cent soixante et onze caractères et espaces dans la partie où je découvre moi aussi un Théodolite, le mien.
Après le temps, j’ai voulu fixer fermement mon approche dans l’espace. Quoi de mieux que les données géographiques d’altitude, de longitude, de latitude, et qu’y-a-t-il de plus exact qu’elles ? Le texte y puise sa forme aussi, utilisant ces nouveaux nombres comme autant de parties à remplir ; il se soumet à ces indications de lieu, précisément comme je me suis soumise à mes déambulations, à mes impressions et à mes capteurs propres – je suis aussi une donnée de l’espace lorsque j’y entre.
J’ai voulu que les données « techniques », caractères et espaces compris, soient visibles au début de chacune des parties (ou portes) comme les rouages d’une montre, boîtier ouvert, car je n’aime pas être énigmatique – si je le suis, c’est que je ne peux pas faire autrement, Théodolite me le confirme.
J’ai voulu entrer dans ces nombres et à travers eux, comme on ouvre des portes, sur l’inconnu. La phrase de Borges me disait que ce nombre restreint de caractères, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’impose pas de limites, qu’il y a toujours la place d’entrevoir autre chose dans ce que l’on construit, derrière, hors champ, ou au deuxième ou troisième plan. Elle me disait aussi que la fiction était partout présente, intriquée aux constantes de la réalité, les modifiant, nous échappant, et qu’il ne fallait pas en avoir peur.
J’ai voulu retrouver la mention : « espace compris » en sous-titre de chaque porte, comme un clin d’œil – car qui comprend jamais l’espace, et surtout, quel orgueil d’espérer le contenir.
J’ai voulu, munie de ces paramètres, nombres et portes, observer la forme obtenue. Elle n’est pas symétrique. Mais est-ce qu’un lieu peut l’être ? La cinquième porte, celle de la latitude, a eu toute la latitude, justement, pour s’étendre. La deuxième porte tient en une page. La neuvième porte est un mystère qui ne résoudra rien, il n’y a pas de fin, pas d’épilogue, pas de constatations qui en résulteraient. La densité ne s’attrape pas avec des chiffres.
J’ai voulu fabriquer, en m’aidant de ces nombres, un objet qui ne soit pas centré sur un seul axe. La Chapelle aimante l’attention de tous. J’ai voulu regarder le reste aussi.
J’ai voulu faire un texte-objet, avec sa forme unique, qui rende compte d’une rencontre en un lieu, pendant une durée précise. Comme ce que l’on ramène de vacances. Un coquillage, une carte postale, un porte-clés. C’est l’éphémère dont il est question. Une année éphémère à écrire un texte éphémère dans un lieu éphémère d’une rencontre éphémère, et ce que j’en garde de passager. Petite, j’étais terrifiée par le sable, son contact. Il file à travers les doigts, se reconstruit en dispersion. J’ai voulu m’approcher du temps du sable en mouvement. »

j’ai donc travaillé pendant cette période avec des caps à atteindre, des nombres-points de repère
une façon, en désignant le lieu très précisément, temporellement et géographiquement, de mieux l’extraire et de m’en extraire tout à la fois

neuf portes de Borges, donc neuf nombres
- 1571, Thomas Digges invente le théodolite
- 1285, première occurrence écrite du mot « Ronchamp »
- altitude maximum de Ronchamp : 790 m
- superficie : 23.54 km ²
- latitude : 47.699 degrés Nord
- longitude : 6.636 degrés Est
- 1757 : premières demandes de concession
pour l’exploitation du charbon de Ronchamp
- avril 1954 : pose de la première pierre de la Chapelle
- densité : 123.15 habitants par km²

ci-dessous le début, c’est-à-dire la

Première porte


–1571caractères, espace(s) compris –


En 1571, Thomas Digges invente le théodolite.


/ « théodolite, nom masculin : instrument portatif d’astronomie et de topographie, servant à mesurer des angles horizontaux et verticaux, en particulier les azimuts et les hauteurs. » (Larousse)/


Son nom, ça je l’ai su tout de suite : Théodolite. Ça ressemblait à un prénom un peu lunaire et ça lui allait bien. Un prénom porteur d’intentions, avant d’avoir tracé son premier geste ; délicat, en forme de fil.
Théodolite parle – parler n’est pas vraiment le mot, sauf si cela se fait sans voix et sans ouvrir la bouche. Il parle sans arrêt de R. Tous ses actes tendus ou s’éloignant de R, y retournant. Une flèche de boussole qui ondule avant de se stabiliser, et R en est le nord.
Théodolite possède la même géographie que R, les mêmes tics. Un peu comme ces couples qui vivent si longtemps ensemble qu’ils finissent par se ressembler, impossibles à différencier, ou à envisager l’un sans l’autre.
Des métaphores troublantes naviguent près de R, me dit Théodolite sans parler. Il les pratique régulièrement. N’est pas étonné de les voir. En sait les circonvolutions et les limites. M’en dirait plus s’il n’était pas un mime. Son corps outil prend la taille de l’espace. Les chiffres habitent sa tête, tout comme les bruits de chien, de rue et de moteur, se perpétuent autour de moi.
Cette manière qu’il a de poser des questions sans les points d’interrogation.
La distance qui me mène à R est selon lui kilométrique, incluant des virages, intersections, ronds-points et dégagements. Théodolite doit y mettre du sien, tendre l’index vers un détail explicatif, ouvrir des pistes. Après tout, il est lié à cette portion de sol, hexagone déformé minuscule sous le ciel-continent.
Si je le perds, le périmètre de R redeviendra aussi insignifiant qu’une miette sur une table.

(photos de R, printemps-été 2013)














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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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