"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -27 [un bruit d’ossements désagréable]

mardi 10 septembre 2013, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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j’avance doucement,
mais je laisse des squelettes derrière moi, des tas de petits os de mots que je vais devoir reprendre, épousseter,
ça me trotte dans la tête pendant que je fais autre chose
je crois trouver la bonne réponse, je fonce, toute fière, je la place sur le dos du squelette, il s’ébroue (un bruit d’ossements désagréable) et ma réponse tombe sur le sol, bêtement inutile

traduire pose des questions inusitées
comme si quelqu’un, d’un coup, vous regardait de haut en bas et fixait vos chaussures en demandant "des pieds ? vous êtes sûre ? pourquoi des pieds ? quel est le sens et l’intérêt du pied ?", et ce que l’on croyait évident, ou stable, ou installé, ou rassurant, est devenu neuf et curieusement étrange

Il y a la bague de madame Lambert,
la lumière passe à travers et jette un reflet pourpre sur les pages d’un missel qu’elle est en train de lire aux enfants.
Rhoda voit le reflet dansant
It is a vinous, it is an amorous light.
comme une goutte de vin, avec une chaleur contenue à l’intérieur, une bête vivante, imprévisible, dans les salles de classe et les dortoirs impersonnels où Rhoda se sent sans visage et sans identité
on doit y sentir de l’indomptable, de l’enivrant, un appel mystérieux, vif, une épine rougeoyante au milieu des élèves en uniformes (toutes sont "dressed in brown serge")
"C’est un feu rouge et chaud comme du vin" est ma réponse temporaire, un squelette qui bat la breloque en attendant mieux de ma part

au paragraphe suivant
That dark woman, said Jinny
une femme aux cheveux noirs (ça semble simple comme mes pieds)
et pourtant, quoique j’écrive (cette femme aux cheveux noirs, à la chevelure noire, cette femme brune etc.)
il n’y aura pas ce son, that dark woman, ce jet,
cette interjection, ce constat, ce dévoilement rapide
de la vitre dure, là, invisible mais indépassable, autour de cette femme, cet écart que ressent Jinny
cet éloignement,
that dark woman (on pourrait la pointer du doigt, la dénoncer, regardez tous comme elle est froide),
la solitude qui s’entend à ce moment du texte, je devrais la placer ailleurs/autrement
parce qu’en français "cette femme aux cheveux noirs" sonne flou, mystérieux et rêveur et pose devant Jinny une autre femme dont je ne veux pas (et un autre squelette, pour moi)

mon atout c’est le temps, que j’étire le plus possible
(c’est ce qui marche d’ordinaire avec les ossements,
sauf que mon temps ne veut pas les réduire en poussière, heureusement)

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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