"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -28 [— to be remembered with pity]

vendredi 13 septembre 2013, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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Now we march, two by two,’ said Louis, ‘orderly, processional, into chapel. I like the dimness that falls as we enter the sacred building. I like the orderly progress. We file in ; we seat ourselves. We put off our distinctions as we enter. I like it now, when, lurching slightly, but only from his momentum, Dr Crane mounts the pulpit and reads the lesson from a Bible spread on the back of the brass eagle. I rejoice ; my heart expands in his bulk, in his authority. He lays the whirling dust clouds in my tremulous, my ignominiously agitated mind — how we danced round the Christmas tree and handing parcels they forgot me, and the fat woman said, “This little boy has no present,” and gave me a shiny Union Jack from the top of the tree, and I cried with fury — to be remembered with pity. Now all is laid by his authority, his crucifix, and I feel come over me the sense of the earth under me, and my roots going down and down till they wrap themselves round some hardness at the centre. I recover my continuity, as he reads. I become a figure in the procession, a spoke in the huge wheel that turning, at last erects me, here and now. I have been in the dark ; I have been hidden ; but when the wheel turns (as he reads) I rise into this dim light where I just perceive, but scarcely, kneeling boys, pillars and memorial brasses. There is no crudity here, no sudden kisses.’

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j’aime l’incise qui n’est pas académique et la phrase de Louis qui déborde de la logique de la syntaxe parce qu’il est submergé de tourments, tiraillé entre son désir de sérénité et ses frustrations douloureuses (si l’anecdote du cadeau de Noël était bien sagement cernée de deux tirets, l’embrasement du garçon, ses pulsions et ses émotions trop grandes pour de si petites épaules, seraient moins visibles)
très difficile de traduire lay ("He lays the whirling dust clouds", "all is laid by his authority"), ce pouvait être repousser, dissiper, museler, assagir, apaiser ou même dompter (quoique dompter manquait de cette prestance et de cette force dont Louis pare la figure du bon père Crane, du dieu protecteur Crane), mais surtout il fallait conserver le même verbe dans ces deux phrases, d’abord parce que Virginia l’a décidé (ce qui est quand même non négligeable, déjà) et ensuite parce que cela ajoute à ce que ressent Louis, qui s’accroche à ce lay et uniquement lui, lui seul, comme une petite bouée de sauvetage, et le garçon semble encore plus faible et fragile

(work in progress toujours)

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« Maintenant nous marchons deux par deux, dit Louis, en bon ordre, en procession, dans la chapelle. J’aime la pénombre qui nous enveloppe pendant que nous entrons dans l’édifice sacré. J’aime cette avancée ordonnée. Nous entrons en file, nous nous asseyons. Nous nous débarrassons de nos signes distinctifs pendant que nous entrons. J’aime l’instant où, avec un léger déséquilibre dû seulement à son propre élan, le docteur Crane monte en chaire et lit le chapitre du jour dans la Bible posée sur le dos d’un aigle de cuivre. Je me réjouis ; mon cœur se gonfle de sa masse, de son autorité. Il fait se coucher les nuages de poussière qui tourbillonnent dans mon esprit vacillant, mon esprit honteusement agité – comme nous faisions la ronde autour du sapin de Noël et qu’on distribuait les cadeaux, ils m’ont oublié, et la grosse femme a dit "Ce petit garçon n’a pas de cadeau" et elle a décroché du haut de l’arbre un petit Union Jack brillant pour me le donner, et j’ai pleuré de rage – qu’on ne se souvienne de moi que par pitié. Maintenant, tout se couche sous son autorité, son crucifix, et je me sens envahi par l’existence de la Terre sous mes pieds, mes racines vont profondes, profondes, jusqu’au fond, où elles s’enroulent sur elles-mêmes et s’accrochent à quelque chose de dur au centre. Je retrouve ma continuité pendant qu’il lit. Je deviens quelqu’un dans la procession, un rayon de l’énorme roue qui tourne et qui me redresse, ici et maintenant. J’étais dans le noir ; j’étais caché ; mais la roue tourne (au fur et à mesure qu’il lit) et je m’élève dans le filet de lumière où j’aperçois, mais si peu, des garçons agenouillés, des piliers et des ex-voto de cuivre. Il n’y a rien de grossier ici, pas de baiser brusque. »

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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