"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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[Oblique (textes /premier jet)]

en se décalant légèrement

lundi 4 novembre 2013, par Christine Jeanney

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en se décalant légèrement, on ne s’éloigne pas vraiment
des ombres neuves arrivent, elles viennent comme lorsqu’on déplace un paravent et qu’on réajuste ses pans, modifiant son inclinaison, les rayons de lumière réagissent et s’adaptent, s’infléchissent, un triangle une pointe un crochet ou ce qui fait feuillage quittent l’air et se déposent sur le mur, pendant un laps de temps restreint, s’assemblent, se réarrangent en géométrie indocile où les figures font vivre des visages, une clôture, la stature incomplète d’un dieu mythologique postée à une fenêtre désarticulée
en reculant un peu, tout change, la disparité des détails apparaît, ce sont de petites marques disséminées sur une carte du monde encore naïve comme celles des premiers géographes, jaunes, indigo, décorées d’hydres et de serpents, de caravelles gigantesques et les nuages aussi immobiles que les îles ; la carte est couverte de lettres, écriture élégante ou frustre si l’on n’a pas encore dévoilé l’existence du lieu, du continent ; sur chaque point un écriteau avec le nom d’une rue, un prénom, un surnom caressant, une ville qui n’existe plus car tout s’est transformé, une route suivie qui semblait sinueuse et longue plus qu’elle ne l’est vraiment, ces points familiers que l’on cerne avec un crayon de couleur, c’est notre carte ; d’autres points naissent, selon les ombres les angles des rayons de lumière infléchie, sous le papier ils vibrent comme s’il leur tardait de noircir et d’être encerclés à leur tour, d’autres visages connaissent d’autres lieux rejoints facilement en quelques pas, en une parole, un souvenir qui s’ajoutent à la carte, les tracés s’accumulent ou c’est un rêve ; les portes, les lieux réassemblés dans notre tête fabriquent cette ville dense de mille routes, mille formes de mains, les lits où nous avons dormis, ils se retrouvent tous, présents dans la même pièce, réunis, harnachés de leur bagage de sommeil, ces proches qu’on ne peut qu’imaginer, le goût qu’il préférait, le melon, la pastèque, ce fromage en forme de poire qu’on croque comme un fruit, sa façon de poser la tête dans ses mains, inclinée en regardant au loin, ce qu’elle aime danser lorsqu’elle danse, les rêves se brassent se traversent, ils ont rêvé de moi je rêve d’eux, d’un rêve à l’autre, ils entrent dans les miens, je suis venue sans qu’ils le sachent, ils passent sans que je les remarque, je rêve d’une maison inconnue c’est peut-être la vieille qui me sert à manger, et au réveil nous nous quittons sans nous quitter vraiment, nous retrouvant la nuit suivante, une fratrie fragile, indécelable, forte de sa vie propre, débordante


[suivant / ça déborde]


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Messages

  • oh que j’ai bien fait d’être là le nez à moitié sorti de la porte, hésitant comme mon camion à affronter l’extérieur
    pour venir scruter, prendre du champ, suivre la justesse de ces mots
    Bonne journée (une de mes admirations du matin, les prendre comme viatique, pas comme démotivation décourageante)

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