"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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[Oblique (textes /premier jet)]

Mains croisées jambes croisées sagement

dimanche 10 novembre 2013, par Christine Jeanney

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Mains croisées jambes croisées sagement, une broche ferme son chemisier. Manches courtes, taille haute, ceinture fine et le genre de jupe et de chaussures qu’on porte à cette époque, front dégagé et clair, ces coiffures en volume, boucles légères un peu à la michèle morgan. Assise dans une barque elle fixe l’objectif et elle sourit. Contre son genou, la forme d’un gilet qu’elle a ôté posé, une forme qui va en s’évasant comme un bouquet de tiges privées de fleurs à son sommet. Derrière elle le bouillonnement de l’eau, une deuxième barque, une rive floue et dans ce flou le bruissement de la rivière et des insectes, rayonnement permanent, frottements, plantes, air, souffles d’air où les voix vont, un ton plus haut, divertimento in d major dans la nature lointaine, dehors.
Son visage, familier et inconnu dans le même mouvement. Un visage connu et inconnu du temps où je n’existe pas encore et tout est bousculé, ce visage pas encore élargi qui teste les distances à l’intérieur de sa forme même, de sa peau même. Un pouce invisible le retouche à l’envers, presse sur la pâte du temps qui se malaxe, modifie l’épaisseur du cou, les paupières, le port de tête plus ou moins droit, la courbe qui part des tempes et longe la joue différemment. L’oblique sous ce regard indique que je ne suis pas, existence en balance fragile, muselée de rationnel, c’est elle, c’est bien elle, je la connais mais je ne la connais pas, elle me regarde sans me voir en fixant celui qui la prend en photo. La rivière coule, la procession avance. L’église de San Bernardo, de dos, est faite de pierres de chair blonde.
San Bernardo apparaît à l’homme d’Arpino en rêve. Il demande qu’on déplace son corps vers l’église blonde de Rocca d’Arce. L’homme d’Arpino, une fois réveillé, ne fait rien. La nuit suivante, San Bernardo revient dans un nouveau rêve d’une lumière violente pleine de colère et de menaces divines, malédiction. L’homme d’Arpino a peur, obéit, la procession s’élance veni creator spiritus et soudain toutes les cloches d’Arpino sonnent quand personne ne s’en approche, miracle, le muet qui touche les restes du saint sent sa langue se délier, miracle, et le prêtre qui perdait l’ouïe, depuis de nombreuses années, d’entendre la foule crier au passage du cercueil sacré et, ne sachant pas où il va, le touche, puis touche ses oreilles et dit « Écoutez », elle porte le prénom du saint, au féminin. Dans le tiroir de sa table de chevet, elle a mis une image dorée et colorée qui porte chance. Sur la photo c’est elle, je la connais mais je ne la connais pas au milieu des papiers qu’elle plie replie mélange sans arrêt fil de l’eau inversé, là où les rivières et les processions miraculeuses avancent.


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