"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

LECTURES

Babel & Blabla, de Michel Volkovitch

vendredi 15 août 2014, par Christine Jeanney

deux extraits ici,
le premier parce que je me sens sur la même longueur d’ondes,
et le second centré autour de Virginia Woolf (ce qui m’interpelle forcément à cause des Vagues)


Théoriciens

« Mais c’est impossible à traduire ! »
C’est un théoricien qui parle. Un type qui découpe sa phrase en mots et bute sur chacun d’eux, au lieu de se laisser emporter par la vague. Un disciple de Zénon d’Élée, qui se refuse à comprendre l’essentiel : ce ne sont pas des points qu’on traduit, mais la courbe qu’ils dessinent.
Le traducteur n’a pas de telles angoisses : il se met à marcher, ce naïf, sans savoir (ou en oubliant) que la marche est impossible. Et quand de temps à autre il se casse la figure, au lieu de faire dire aux théories qu’il devait nécessairement se la casser, il ne s’en prend qu’à ses jambes…

D’accord : s’il n’est pas un peu théoricien, le praticien n’ira pas loin. Mais s’il n’est pas un peu praticien, le théoricien n’ira nulle part.

J’aime l’analyse quand elle naît de l’émotion et tout naturellement y ramène.
« La théorie, stade intermédiaire entre la pratique et la pratique.
Arriver à l’exactitude de l’ensemble par l’inexactitude du détail.
 » — Sainte-Beuve.

Mille petits mensonges pour dire la vérité.
Mille détours qui sont le plus court chemin.
Mille courbes minuscules qui vont tout droit.
Traduire, c’est tracer une droite avec un compas.

Ce côté tricherie, bricolo, bout de ficelle de la traduction, qui désole certains (les théoriciens) et enchante les autres. »

[...]


Virginia aux trois visages

« …the excitement of the elm trees rising and falling, rising and falling… »
Virginia Woolf, Mrs Dalloway.
« … car ces ormes qui tombaient puis se redressaient, tombaient, se redressaient encore… » (Traduction A, vers 1930.)
« … l’agitation des ormes qui montaient et retombaient, montaient et retombaient… » (Traduction B, années 90.)
« … l’excitation de voir les ormes monter et descendre, monter et descendre… » (Traduction C, 2000.)
L’énergie souple de « rising and falling », l’effet de balancement produit par le redoublement, tout cela est perdu par A., à cause du « puis » qui ralentit, du « encore » qui délaie, et du gommage de la répétition (répéter, à l’époque, cela passait pour manquer d’élégance…).
Je ne sais si B. a vu juste sur « excitement », mais qu’importe : l’essentiel, c’est que le mouvement (à mon avis) est mieux rendu chez elle que chez C. : comparé à l’infinitif, le présent est plus dynamique, les verbes choisis riment comme les deux « -ing  », et le « et » s’enchaîne mieux avec le « -aient » que chez C., ou le hiatus [é-é] contribue à freiner l’allure. La version B. est du cinéma, celle de C. plutôt de la photo…
Je me demande si l’on ne pourrait pas, tant qu’on y est, couper les « et » : « …qui montaient, retombaient, montaient, retombaient… » Le geste serait plus dépouillé encore, obsédant, menaçant, désespérant, ce qui serait assez bien en situation — mais aussi plus sec, moins généreux, moins chargé en beauté, alors que Woolf continue ainsi : « with all their leaves alight… »

Babel & Blabla , de Michel Volkovitch
collection Publie.monde

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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