"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -43 [and perish, and disappear]

dimanche 14 septembre 2014, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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’Bernard’s stories amuse me,’ said Neville, ‘at the start. But when they tail off absurdly and he gapes, twiddling a bit of string, I feel my own solitude. He sees everyone with blurred edges. Hence I cannot talk to him of Percival. I cannot expose my absurd and violent passion to his sympathetic understanding. It too would make a “story”. I need someone whose mind falls like a chopper on a block ; to whom the pitch of absurdity is sublime, and a shoe-string adorable. To whom I can expose the urgency of my own passion ? Louis is too cold, too universal. There is nobody here among these grey arches, and moaning pigeons, and cheerful games and tradition and emulation, all so skilfully organized to prevent feeling alone. Yet I am struck still as I walk by sudden premonitions of what is to come. Yesterday, passing the open door leading into the private garden, I saw Fenwick with his mallet raised. The steam from the tea-urn rose in the middle of the lawn. There were banks of blue flowers. Then suddenly descended upon me the obscure, the mystic sense of adoration, of completeness that triumphed over chaos. Nobody saw my poised and intent figure as I stood at the open door. Nobody guessed the need I had to offer my being to one god ; and perish, and disappear. His mallet descended ; the vision broke.
‘Should I seek out some tree ? Should I desert these form rooms and libraries, and the broad yellow page in which I read Catullus, for woods and fields ? Should I walk under beech trees, or saunter along the river bank, where the trees meet united like lovers in the water ? But nature is too vegetable, too vapid. She has only sublimities and vastitudes and water and leaves. I begin to wish for firelight, privacy, and the limbs of one person.’

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« Les histoires de Bernard m’amusent, dit Neville, au début. Mais quand elles finissent en queue-de-poisson, ridicules, et qu’il reste bouche ouverte, à tortiller un morceau de ficelle, je ressens ma propre solitude. Il voit les gens avec des contours flous. Et je ne peux pas lui parler de Perceval. Je ne peux pas livrer ma passion absurde, violente, à sa compréhension amicale. Cela aussi donnerait une « histoire ». J’ai besoin de quelqu’un dont l’avis tombe comme le marteau sur l’enclume ; de quelqu’un qui trouve le comble de l’absurdité sublime, et un lacet de chaussure digne d’être adoré. À qui dévoiler l’urgence, la violence de cette émotion ? Louis est trop froid, trop universel. Ici, sous ces arches grises, ces pigeons pleurnichards, ces jeux, ces traditions, cette émulation joyeuse – toute cette organisation si habile à empêcher qu’on se sente seul –, il n’y a personne. Et pourtant je marche et je m’arrête, frappé par de soudaines prémonitions. Hier, en passant la porte qui mène au jardin privé, j’ai vu Fenwick, le maillet levé. La vapeur de la fontaine à thé s’élevait au milieu de la pelouse. Il y avait des massifs de fleurs bleues. Puis, tout à coup s’est déversé en moi le sentiment obscur, mystique, de l’adoration, de la complétude lorsqu’elle a triomphé du chaos. Personne n’a vu ma silhouette suspendue, absorbée, pendant que je me tenais devant la porte ouverte. Personne n’a deviné ce besoin que j’ai de m’offrir à un dieu ; et de périr, et de disparaître. Le maillet est retombé ; la vision s’est brisée.
Il faudrait que je cherche un arbre ? Que j’abandonne les salles de classe et les bibliothèques, et la grande page jaune où je lis Catulle, pour les bois et les champs ? Est-ce que je dois marcher sous les hêtres, ou flâner le long du fleuve, là où les arbres s’unissent comme des amoureux dans l’eau ? Mais la nature est trop végétative, trop insipide. Elle n’a que le sublime et l’immensité, l’eau et le feuillage. Je commence à désirer la lumière du feu, l’intimité, et les bras d’un être unique. »

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Mon rapport à ce paragraphe s’est fait "sous influence" d’une émission d’archives radiophoniques, De qui avait peur Virginia Woolf ? une conférence de Raymond Las Vergnas, enregistrée en 1968, mais écoutée ces jours-ci grâce aux podcasts de France Culture. À l’époque, on laisse planer des hypothèses (qui ne sont pas clairement formulées, mais perceptibles dans le ton) sur les origines de son mal être, peut-être dû en partie à l’interdiction qui lui est faite d’avoir des enfants, les médecins la trouvant trop fragile psychologiquement. Et donc l’idée sous-jacente qu’une femme ne se réalise pleinement qu’en enfantant. C’est ironique, lorsque l’on sait avec quel brio elle s’est affirmée, indépendante, avec quelle finesse cinglante elle tourne en ridicule les traditions sexistes universitaires dans un texte comme Une pièce à soi, par exemple. Dans cette conférence, des pans entiers de la vie de VW sont donc laissés dans l’ombre.
Depuis, certaines publications ont considérablement déplacé l’approche de son travail,Virginia Woolf : The Impact of Childhood Sexual Abuse on her Life and World, ou
Virginia Woolf : Lesbian Readings, par exemple.
Je ne sais pas si les années 68 étaient désinformées ou trop prudes. Finalement peu importe, c’est ce phénomène de décalage qui m’intéresse.

La voix de Neville - c’est une coïncidence - entre de plein fouet en collision avec cette écoute, je fais un parallèle presque naturellement.
Lui aussi, en tant que personnage, vit "masqué".
Tout un pan de lui, de sa vie, reste dans l’ombre. Un pan pulsionnel, passionné, primitif, sexué, vital. Un pan que Bernard ne connaîtra pas. Cette partie de lui ne deviendra même pas une fiction, ne donnera même pas lieu à une "histoire".

La Virginia Woolf de 1968 était en partie "une fiction".
Les travaux plus récents nous en apprennent plus, d’autres viendront, mais ne restera-t-elle pas énigmatique dans ce qui l’a propulsée, ou l’a freinée ?
Son cœur, son être profond (pulsionnel, passionné, primitif, sexué, vital) reste finalement aussi inaccessible que celui de n’importe quel individu pour des yeux extérieurs.
Sa mort, submergée volontaire, dans le silence de l’eau, recouverte, asphyxiée, ajoute à cette impossibilité du dire. Cette chape submergeante, et peut-être avec elle, cette idée de ne pas (ou ne plus) être capable de formuler l’être "intérieur", submergée, car trop proche de la part d’ombre, violence et folie.
Comme si la distance "entre soi et soi" ne pouvait se réduire que jusqu’à un certain point, point limite, point de cassure, de renoncement ou d’implosion.

Les Vagues fouille des émotions, des pensées, personnelles, uniques, en déployant la voix interne de six fictions, six personnages en quête d’eux. Ou peut-être une fiction unique, un seul personnage lancé comme un dé à six faces.
Peut-être que d’autres fictions s’y trouvent, miroirs de celles que nous sommes, y compris à nos propres yeux, dans cette recherche de la sensation juste, de la position en regard des autres et face à soi. L’écriture serait la tentative d’atteindre cette sorte de moelle épinière qui nous anime, la vie. Écrire pour capter ces vies, ces voix, ces vagues insaisissables, qui vont, s’échappent et s’amenuisent, puis reprennent. L’écriture tendue dans ce rapprochement, le resserrement de cette distance incompressible entre "soi et soi", entre cette fiction de nous et ce que le décalage des mots déplace encore.
Reflet ou pari impossible, la fiction dévoile autant qu’elle cache, un jeu de bonneteau qui soulève un voile là pour en tirer un autre ici, parfois triste, parfois drôle.
(je suis frappée aussi par les présentations de VW où n’apparaît jamais l’humour, alors qu’elle en fait preuve si souvent).

Le paragraphe de Neville est sous tension. Il est sous l’emprise de ce qui "descend" sur lui (descended upon me the obscure, the mystic sense), quelque chose d’impérieux, de pressant lui tombe littéralement dessus (c’est pourquoi je n’ai pas traduit par "est monté en moi le sentiment obscur, mystique").
Quelque chose qu’il ne peut pas partager, même de façon fictionnelle à travers Bernard.
Quelque chose qu’il ne peut pas faire s’évanouir dans la nature, pourtant immense (She has only sublimities and vastitudes, ça ne suffit pas).
Quelque chose qui le pousse vers un seul être. Ce pourrait être un dieu, c’est Perceval, ce personnage muet, passager, fugitif, disparu. Même la fiction de Perceval ne peut pas être atteinte, il est parti, il s’en va, il s’en ira.
Neville, au-delà du trouble des pulsions charnelles, amoureuses, se découvre peut-être lui-même en exprimant l’essentiel - et c’est comme s’il parlait au nom de tous. En ne choisissant pas la voie "froide" ou "insipide", il devine ce que cela entraîne,
s’offrir à la vie, et périr, et disparaître (and perish, and disappear).

work in progress toujours

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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