"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TEXTES

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -52 [Il sourit à mon reflet dans le tunnel]

dimanche 23 novembre 2014, par Christine Jeanney

.

.

(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

.

.

.

.

‘I sit snug in my own corner going North,’ said Jinny, ‘in this roaring express which is yet so smooth that it flattens hedges, lengthens hills. We flash past signal-boxes ; we make the earth rock slightly from side to side. The distance closes for ever in a point ; and we for ever open the distance wide again. The telegraph poles bob up incessantly ; one is felled, another rises. Now we roar and swing into a tunnel. The gentleman pulls up the window. I see reflections on the shining glass which lines the tunnel. I see him lower his paper. He smiles at my reflection in the tunnel. My body instantly of its own accord puts forth a frill under his gaze. My body lives a life of its own. Now the black window glass is green again. We are out of the tunnel. He reads his paper. But we have exchanged the approval of our bodies. There is then a great society of bodies, and mine is introduced ; mine has come into the room where the gilt chairs are. Look — all the windows of the villas and their white-tented curtains dance ; and the men sitting in the hedges in the cornfields with knotted blue handkerchiefs are aware too, as I am aware, of heat and rapture. One waves as we pass him. There are bowers and arbours in these villa gardens and young men in shirt-sleeves on ladders trimming roses. A man on a horse canters over the field. His horse plunges as we pass. And the rider turns to look at us. We roar again through blackness. And I lie back ; I give myself up to rapture ; I think that at the end of the tunnel I enter a lamp-lit room with chairs, into one of which I sink, much admired, my dress billowing round me. But behold, looking up, I meet the eyes of a sour woman, who suspects me of rapture. My body shuts in her face, impertinently, like a parasol. I open my body, I shut my body at my will. Life is beginning. I now break into my hoard of life.’

.

« Je me tiens confortablement assise dans mon coin, en direction du Nord, dit Jinny, dans cet express mugissant, et pourtant si régulier qu’il aplatit les haies et fait s’allonger les collines. Nous dépassons les signaux comme des éclairs ; nous faisons tanguer la terre d’un bord à l’autre, légèrement. L’horizon se referme en un point, à jamais ; et nous ouvrons l’espace pour toujours. Les poteaux télégraphiques surgissent sans cesse ; quand l’un s’abat, un autre se lève. Tanguant et mugissant, nous entrons maintenant dans un tunnel. Un gentleman remonte la vitre. Je vois les reflets et le tunnel se dédoubler sur la vitre brillante. Je le vois baisser son journal. Il sourit à mon reflet dans le tunnel. Mon corps, d’emblée et délibérément, prend la pose sous son regard. Mon corps vit sa propre vie. Maintenant, la vitre noire redevient verte. Nous sommes sortis du tunnel. L’homme lit son journal. Mais nous avons échangé l’approbation des corps. Il y a une grande société de corps, et le mien y est donc présenté ; le mien est entré dans la salle où se trouvent les sièges dorés. Regardez – toutes les fenêtres des villas et leurs rideaux blancs dansent, lentement ; et les hommes aux foulards bleus noués, assis près des haies, dans les champs de maïs, connaissent eux aussi, comme moi, la chaleur et le ravissement. L’un d’eux nous fait signe de la main quand nous passons. Dans les charmilles et les tonnelles des jardins de la villa, de jeunes hommes en bras de chemise, montés sur des échelles, taillent les roses. Un homme à cheval galope dans le champ. Son cheval se cabre quand nous passons. Et le cavalier se tourne vers nous. Nous mugissons à nouveau à travers la noirceur. Et je me couche en arrière ; je m’abandonne au ravissement ; je crois qu’au bout du tunnel, j’entrerai dans une pièce illuminée de lampes, remplie de sièges, et je me laisserai tomber sur l’un d’eux, admirée de tous, avec ma robe déployée tout autour de moi. Mais regardez, en levant la tête, voilà que je rencontre les yeux d’une femme aigre qui se doute de mon ravissement. Mon corps se ferme devant elle, avec impertinence, comme une ombrelle. Je peux ouvrir mon corps, fermer mon corps à volonté. La vie commence. Je puise maintenant dans mes réserves. »

.

J’ai eu du mal à "entrer" dans la traduction de ce passage – ce qui n’est pas un ressenti habituel pour moi avec Les Vagues, d’habitude c’est difficile, mais là je me sentais éjectée –, j’ai donc été donc plus lente que jamais pour le traduire (pas peu dire).

J’ai cherché une explication à cette impression d’être une machine détraquée qui patine. Sans doute dans la distance. Je me sentais extérieure, spectatrice de ce qui arrivait.
Tout comme Jinny, finalement ? avec cette piste, et surtout la traduction du mot rapture (comme je l’explique plus loin), j’ai repris pied pour avancer.

J’ai vu ce moment comme un court-métrage fantastique.
Pour le décor, un train en marche, avec le défilement constant de détails aléatoires, vite apparus, vite disparus, et rendus flous par la vitesse. Même les bruits sont indistincts, un mugissement répété et rien d’autre. Les signaux n’expliquent rien, illisibles, car fuyants comme le reste. Les éléments perdent leur épaisseur, collines couchées, haies aplaties, le relief n’existe pas, projeté sur l’écran de la vitre. Le monde se réduit à ce train lancé à toute vitesse qui fait tanguer la terre à sa convenance.
À l’intérieur se trouve Jinny.
Puis une autre Jinny, son reflet.

La première observe et constate, en spectatrice (et elle dit "regardez", avec étonnement).
La seconde, qui n’est pourtant qu’une image sans substance, va prendre l’avantage sur la première. C’est comme un jeu de vases communicants : d’un côté le paysage dehors qui s’aplatit, de l’autre l’image-reflet qui prend relief.
(c’est le tour de passe-passe de VW, pour nous dire, peut-être, que la vérité est prise dans le reflet des choses comme dans une boule de verre, celles que l’on tourne et il neige à l’intérieur)

Un sourire, et le gentleman donne vie à l’image impalpable de Jinny, qui possède maintenant un corps. Un corps scintillant dans la noirceur et de fabuleux pouvoirs (c’est un film fantastique).
Par exemple, elle se confond avec le train, ils ne font plus qu’un.
Elle peut aussi entrer dans des pièces interdites, ou des pièces rêvées.
Un cheval se cabre de surprise en la voyant passer, une main s’agite pour lui faire signe, les hommes dehors éprouvent les mêmes émotions qu’elle, heat and rapture, indistinctement, comme si elle les avait tous avalés en déesse vorace, et que tous tombaient sous sa domination, lui faisant allégeance.
Ainsi c’est la totalité du monde qui tourne autour d’elle, avec sa robe.
On la fixe, on lui sourit, on l’approuve, on l’admire, on la soupçonne (d’être une rivale sûrement) – et rien ne l’empêchera de capter les regards des hommes, même ceux qui l’attendent sans la connaître, avec leurs roses, dans les jardins des villas.

Elle ne fait pas dans la demi-mesure : elle ouvre entièrement l’espace, et ferme définitivement l’horizon, tout comme elle ouvre et ferme son corps, souveraine.
C’est une déesse combattante, une conquérante, l’ombrelle en guise d’arme et de bouclier (le paon aussi déploie et replie sa roue, autant pour séduire que pour impressionner).

C’est le mot rapture qui est la clé du texte pour moi, parce qu’il me force à décider : extase ou ravissement ? et donc il me force à mieux formuler pour comprendre.
"extase" suppose un embrasement total, à la limite de la perte de conscience, une révélation, une apparition miraculeuse. C’est une fusion mystique avec une entité plus haute, plus grande, un déplacement majeur, dont Jinny est incapable. Comment pourrait-elle rejoindre quelque chose de plus grand qu’elle, puisqu’elle veut elle-même se placer en plein centre, en hauteur, dominer, contrôler, manipuler, vivre enfin.
"ravissement" est un vol, un rapt merveilleux, un enlèvement : le soi est transporté, le corps ravit par le reflet, c’est ce qui se passe ici. La seconde Jinny, avatar éthéré, vole ce corps qu’elle déplace, prend ce corps, "prend corps". Et en rendant ses contours nets, elle permet à Jinny de se voir plus clairement que jamais, comme une caricature accentue les traits du visage.

Jinny/Janus, redevenue "une", sort de ce ravissement sous un œil sec qui la rappelle à l’ordre (une peu de tenue, jeune demoiselle) mais sa personnalité, en se dédoublant un instant, s’est affirmée et clarifiée.
Et le décor fuyant, fugace, qu’on apercevait par la fenêtre du train, a été décodé, rendu lisible par le ravissement, comme une photo passée dans un bain de liquide révélateur.

C’est que les choses sont tellement plus simples, quand tout tourne autour de soi, tellement plus faciles à comprendre.
Et je ne me moque pas, il faut cette simplicité à Jinny pour être rassurée, et avancer.
Il y a une inquiétude profonde chez elle, et tant de peurs cachées. La peur de perdre ces pouvoirs qu’elle devine siens, de manquer cette domination qu’elle vise. Sans doute la peur d’être invisible au milieu de ce monde indistinct, passager. La peur du temps qui passe, désarmante.
Peut-être qu’elle cache, derrière les volants de sa robe, une lucidité acide, qui la grignote. Peut-être qu’elle sait et sent déjà qu’une fois ses réserves vidées, personne sur terre ne sera plus démuni qu’elle.
Sa vie est un combat, et un compte à rebours.

Il fallait que je traduise un seul mot, rapture,
pour pouvoir traduire tous les autres,
mais quel work in progress, plus que jamais.

(et à raison d’un paragraphe par semaine, j’ai devant moi des années de rapture en perspective) (si mes réserves m’en laissent la liberté)

.

.

.

(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

Un message, un commentaire ?

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.