"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

TRADUCTIONS

Les Vagues, de Virginia Woolf (journal de traduction en cours)

journal de bord des Vagues -54 [Je suis le fantôme de Louis]

mardi 2 décembre 2014, par Christine Jeanney

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(journal de bord de la traduction de The Waves de V Woolf)

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[30 novembre : je décide d’utiliser toute mon énergie vers les Vagues pendant un certain temps, en laissant mes autres projets reposer, c’est pour moi un choix intime et évident
mon ancien fonctionnement, avec un seul paragraphe par semaine, me laissait le temps de revenir sur le texte pendant plusieurs jours, avant de décider, le dimanche de mettre en ligne une version pratiquement définitive : je ne change pas ma façon de procéder, sauf qu’elle sera à ciel ouvert, sans rythme hebdomadaire, chaque modification sera simplement faite à vue sur le site (peut-être avec une note ou une date)
et je transforme mes commentaires en notes, peut-être pour une meilleure visibilité de ce qui se trame (pour peut-être mieux différencier ce qui est de l’ordre de la compréhension de la trame justement, et les problèmes posés par une phrase ?)]

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‘Now we are off,’ said Louis. ‘Now I hang suspended without attachments. We are nowhere. We are passing through England in a train. England slips by the window, always changing from hill to wood, from rivers and willows to towns again. And I have no firm ground to which I go. Bernard and Neville, Percival, Archie, Larpent and Baker go to Oxford or Cambridge, to Edinburgh, Rome, Paris, Berlin, or to some American University. I go vaguely, to make money vaguely. Therefore a poignant shadow, a keen accent, falls on these golden bristles, on these poppy-red fields, this flowing corn that never overflows its boundaries ; but runs rippling to the edge. This is the first day of a new life, another spoke of the rising wheel. But my body passes vagrant as a bird’s shadow. I should be transient as the shadow on the meadow, soon fading, soon darkening and dying there where it meets the wood, were it not that I coerce my brain to form in my forehead ; I force myself to state, if only in one line of unwritten poetry, this moment ; to mark this inch in the long, long history that began in Egypt, in the time of the Pharaohs, when women carried red pitchers to the Nile. I seem already to have lived many thousand years. But if I now shut my eyes, if I fail to realize the meeting-place of past and present, that I sit in a third-class railway carriage full of boys going home for the holidays, human history is defrauded of a moment’s vision. Its eye, that would see through me, shuts — if I sleep now, through slovenliness, or cowardice, burying myself in the past, in the dark ; or acquiesce, as Bernard acquiesces, telling stories ; or boast, as Percival, Archie, John, Walter, Lathom, Larpent, Roper, Smith boast — the names are the same always, the names of the boasting boys. They are all boasting, all talking, except Neville, who slips a look occasionally over the edge of a French novel, and so will always slip into cushioned firelit rooms, with many books and one friend, while I tilt on an office chair behind a counter. Then I shall grow bitter and mock at them. I shall envy them their continuance down the safe traditional ways under the shade of old yew trees while I consort with cockneys and clerks, and tap the pavements of the city.

But now disembodied, passing over fields without lodgment — (there is a river ; a man fishes ; there is a spire, there is the village street with its bow-windowed inn) — all is dreamlike and dim to me. These hard thoughts, this envy, this bitterness, make no lodgment in me. I am the ghost of Louis, an ephemeral passer-by, in whose mind dreams have power, and garden sounds when in the early morning petals float on fathomless depths and the birds sing. I dash and sprinkle myself with the bright waters of childhood. Its thin veil quivers. But the chained beast stamps and stamps on the shore.’

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« Nous partons, dit Louis. Et je suis suspendu, sans attache. Nous sommes nulle part [1]. Nous traversons l’Angleterre en train. L’Angleterre glisse derrière la vitre, changeant continuellement, de colline en bois, en rivières et en saules, puis en villes à nouveau. Je n’ai pas de terre ferme où aller. Bernard et Neville, Percival, Archie, Larpent et Baker vont à Oxford ou à Cambridge, à Edimbourg, Rome, Paris, Berlin, ou dans une université américaine. Et moi je pars dans le vague, faire vaguement un peu d’argent. Voilà pourquoi une ombre pathétique, un accent sourd [2], tombe sur ces herbes dorées, ces champs de pavots rouges, ce flot de blé qui avance sans jamais déborder ; mais coule en ondulant jusqu’à ses limites [3]. C’est le premier jour d’une nouvelle vie, un autre rayon de la roue qui s’élève. Mais mon corps passe en vagabond, une ombre d’oiseau. Comme l’ombre sur le pré s’efface [4], s’assombrit, puis vient mourir en touchant le bosquet, je serais éphémère, si je ne forçais pas mon cerveau à donner forme ; je me force à tenir cet instant, ne serait-ce que par une ligne de poésie non écrite, pour marquer ce point de la longue, longue histoire qui commença en Égypte, à l’époque des pharaons, lorsque les femmes portaient des cruches rouges près du Nil. Il me semble avoir déjà vécu plusieurs milliers d’années. Et si je ferme les yeux maintenant, si je rate cette rencontre ici, entre le passé et le présent, là où je suis assis, dans un wagon de troisième classe rempli de collégiens qui rentrent chez eux pour les vacances, l’histoire humaine sera privée de cette vision. Son œil, qui devrait voir à travers moi, se fermera – si je dors maintenant avec négligence ou dans la lâcheté, m’enterrant dans le passé, dans le noir ; ou si j’acquiesce comme Bernard acquiesce lorsqu’il raconte des histoires ; ou si je me vante comme Percival, Archie, John Walter, Lathom, Larpent, Roper, Smith se vantent – les noms sont toujours les mêmes, les noms de garçons arrogants. Tous des vantards, des bavards, tous sauf Neville, qui glisse parfois l’œil sur la tranche d’un roman français, et qui se glissera toujours ainsi, dans des salons garnis de coussins, à la lueur d’un feu de cheminée, avec beaucoup de livres et un unique ami [5], pendant que moi je serai penché sur mon bureau, derrière un guichet. Et je serai amer, je me moquerai d’eux. Je les envierai de pouvoir continuer à marcher le long de chemins sûrs, traditionnels, sous les vieux ifs, pendant que j’irai, avec les cockneys et les commis, battre le pavé de la ville.

Mais, à présent, désincarné et sans demeure [6], je survole les champs – (il y a une rivière, un homme qui pêche ; la flèche d’un clocher, une rue de village avec son auberge à bow-windows) – tout me semble lointain et tient du rêve. Ces pensées rudes, cette envie, cette amertume, ne trouvent pas place en moi. Je suis le fantôme de Louis, un passant éphémère dont l’esprit est soumis au pouvoir des rêves et à la rumeur du jardin, le matin, lorsque les pétales flottent sur les profondeurs insoupçonnées et que chantent les oiseaux. Je m’élance, je m’éclabousse [7] des eaux vives de l’enfance. Sa fine voile en est toute frémissante [8]. Mais la bête enchaînée sur le rivage trépigne, et trépigne. »

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work in progress toujours

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)


[1-We are nowhere
je prends mon courage à deux mains, je raye le "ne" qui devrait pourtant se trouver-là, mon correcteur orthographique me l’indique vertement et avec une insistance que je qualifierais de vieux ronchon si je n’avais pas peur de le vexer et tellement besoin de lui le reste du temps, il faudrait écrire "nous ne sommes de nulle part", mais non, je regrette, je dis Nous sommes nulle part, parce que c’est bien là que nous sommes
dans le "ne" il y a du jugement, une posture, c’est une négation qui installe un quelque chose qui ne m’intéresse pas
en l’enlevant il y a lévitation, le ballon flotte dans le ciel avec sa ficelle inutile

[2-a keen accent
keen, affûté, blessant, poignant, mais ce n’est pas une écharde pointue, c’est plus souterrain, plus profond, c’est cette profondeur qui fait que je tente "sourd", et je tente aussi de mettre "une note sourde" mais le son qui serait convoqué m’en empêche, pas de sons ici, la vue est l’endroit où cette blessure travaille, donc pas de note, je conserve le mot "accent"
il le faut car "accent" n’est pas un mot anodin, c’est ce lieu de bannissement pour Louis, dont on se moque de l’accent australien

[3-this flowing corn that never overflows its boundaries ; but runs rippling to the edge
la tentation de lisser la phrase
"ce flot de blé qui avance en ondulant sans jamais déborder ses limites"
mais non, il y a la césure du point virgule
c’est un mouvement contrarié, arrêté
la bête se débat, elle tire sur sa chaine, elle avance, elle croit se libérer mais elle retombe, clouée à son poteau, rivée au même endroit, entravée
"ce flot de blé qui avance sans jamais déborder ", la bête tire sur sa chaine, un temps, puis, "mais coule en ondulant jusqu’à ses limites", ce mouvement de libération répété, obstiné, impossible

[4-But my body passes vagrant as a bird’s shadow. I should be transient as the shadow
le choix de garder "vagabond", mais aussi de rapprocher les deux mots "ombre", qu’ils soient comme une perche lancée vers une étape de plus, comme des pensées s’enchaînent en se formulant au fur et à mesure, l’une appelant l’autre
et c’est renforcé par "si je ne forçais pas mon cerveau" suivi de près par "je me force à tenir cet instant", comme si Louis écartait un peu les maillons de sa chaine, un à la fois, se motivant par le geste suivant, avant d’être contraint de retomber

[5-and so will always slip into cushioned firelit rooms, with many books and one friend
tentée de modifier pour
"et toujours il se glissera dans des pièces couvertes de coussins et de livres, près du foyer d’une cheminée et d’un unique ami"
ce qui pourrait fonctionner mais non
les livres et l’ami ne sont pas réunis par hasard près de Neville dans cette phrase, ce sont ses interlocuteurs, ses seuls interlocuteurs
de plus il y a ce relief-balancier du nombre, beaucoup de livres/un seul ami
"et qui se glissera toujours ainsi, dans des salons garnis de coussins, à la lueur d’un feu de cheminée, avec beaucoup de livres et un unique ami"
c’est fou comme le français (mon français en tout cas) doit déplier et déplier cushioned firelit rooms pour le dire

[6-passing over fields without lodgment
j’ai faillis traduire par des champs sans habitations (et d’ailleurs une des traductions que j’ai à ma disposition le fait), mais bon, un champ étant un champ, ni un quartier de la city ni un lotissement, on supposera que dans un champ on ne trouve pas d’habitations (ou alors une ferme, mais elle se trouve à côté du champ en principe, et pas dedans)
c’est donc Louis qui est sans habitations, sans attache
"sans demeure" me semble conserver cette distance pensive de l’ombre qui survole le pré, en tout cas plus que d’autres choix comme "sans logis/sans foyer/sans maison"

[7-I dash and sprinkle myself
je choisis éclabousser
(à cause du mot asperge dans "je m’asperge", je préfère bouter ce légume hors d’ici)

[8-Its thin veil quivers
cette phrase porte en elle un écho, un son
(peut-être ce son qui manquait au début, que j’ai hésité à insuffler avec "ma note sourde")
du fait de sa rapidité,
le tintement d’un gong, et le son, et le silence qui suit portant ce son
"Sa voile fine frémit" ne porte pas de son pour moi, alors j’ajoute des mots, "toute" et "frémissante" qui produisent peut-être un peu du bruit que je voudrais
(et forcément work in progress)

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