"vous êtes ici" 11 (emballement)
vendredi 7 août 2026, par
Nos outils fonctionneront seuls. Nous injectons des psychotropes. On nous injecte des psychotropes. Les chocs électriques nous soignent. Les chocs électriques nous détruisent. Nous nous postons sur des quais ou derrière un gouvernail. Nous propageons le virus de la variole dans des couvertures. Nous luttons contre la maladie du sommeil. Nous dépistons les parasites. Nous tentons de prévoir le temps. Nous plantons la sauge du devin. Nous nous tirons les cartes et nous nous inquiétons devant celle du pendu ou de l’arcane sans nom. Nous mélangeons les runes et nous nous concentrons sur la question précise qui demande une réponse. Nous lançons des baguettes scarifiées et nous examinons leur assemblage pour en décrypter le message. Nous lisons l’avenir dans des entrailles d’oiseaux et le foie des moutons. Nous nous asseyons dans la rue, un gobelet de plastique à nos pieds, un sac rempli de vêtements sur notre dos. Nous courons à la frontière. Nous traversons la frontière. Nous mourons à la frontière. Nous pleurons sur les cercueils enveloppés de drapeaux. Nous saluons des bannières. Nous faisons acte de contrition. Nous méritons des claques. Nous prononçons notre sentence. Nous préparons nos exécutions. Nous sculptons des chiens allongés sur des tombes. Nous faisons une minute de silence. Nous attendons dans les couloirs, les ports, les usines, les antichambres, les cabines, les fourrées, les fossés, les zones tampons. Nous imprimons des tracts. Nous dormons. Nous nous opposons. Nous démontrons. Nous refusons. Nous assenons. Nous fermons les bretelles d’accès à cause du risque d’éboulement. Nous louvoyons. Nous démystifions. Nous réclamons du pain. Nous fustigeons. Nous levons nos torches. Nous préférons le silence. Nous dérogeons à nos principes.
C’est au sous-sol qu’est rangé le carton NOËL en lettres majuscules écrites deux fois au feutre noir, sur le dessus, sur le côté, pour qu’on sache l’identifier quelque soit sa disposition contre le mur, lui parmi les autres. Il se tient là une grande partie de l’année, ce qui le gorge d’une odeur personnelle, intime, due au mélange de l’air confiné à cause des vasistas coincés, de la poussière, et du béton humide qui rappelle les vacances à la mer. Il y a un lien odorant entre lui et l’été, entre lui et le froid, le gel, les crampons qu’on ajoute aux chaussures en tirant sur la bande élastique pour l’écarter et placer une moitié de mâchoire de fer sous la semelle. Il y a un lien odorant entre lui et la fontaine à levier qui lâche des rigoles dans les sables durs ou secs et l’hiver, ce qui ajoute à sa magie. Évidemment, ça n’est pas exprimé verbalement à l’époque, comme une quantité d’autres choses dont l’éloquence est contrariée, et les odeurs s’épuisent. Arrive le jour où ce carton est déplacé, c’est-à-dire monté à l’étage, dans le salon / salle à manger / pièce à vivre / pièce unique taillée en L. Il est ouvert. Moment de silence. C’est rempli de raphia et de bourre de papier pour préserver ce qui s’y trouve, car c’est ainsi qu’on régule le monde en rassemblant au même endroit ce qui sert et ce qui en assure la protection, à l’image de nos vécus, car nous mettons ensemble, et bien serré, en y portant toute l’attention possible, ce qui nous sert et le protège, en couple, comme le roi de carreau va avec le roi de cœur, comme la carte routière va avec le carnet où inscrire l’itinéraire, comme le melon va avec le porto avant de passer le tunnel du Mont-Blanc au restaurant. La vie est faite de couples informels. Parfois des trios. Parfois plus. Dans ce carton, il y a une assemblée, une meute, une foule de gens très éclectiques, autant variés que tous les passagers d’un bus, pour peu qu’on s’attache à les distinguer. On y est attaché. Des fragments tombent. Le délitement n’est jamais très loin ni hors sujet. Il me reste un cône de papier brillant, surmonté d’une petite boule de polystyrène pour figurer la tête, elle-même surmontée d’un autre cône aussi brillant en miniature. On l’accroche avec un ruban. Il n’a pas d’ailes, donc ce n’est pas un ange. C’est un farfadet, un papageno, mais sans sa flûte, parce que le silence est une entité d’une puissance incomparable, à la fois respectueuse ou tendre, ou ignorante et donc mortelle. Le mystère des déplacements du détroit de Béring aux cartons de Noël est proportionnellement égal à la durée du temps depuis sa création, ce qui fabrique de longs moments inexplicables à tenter d’expliquer. J’ai repéré un lien entre ce moment où j’écris et le carton perdu du sous-sol disparu, je l’enregistre, je le réserve mets de côté, je le préserve raphia et tout ce qui fait ouate, j’en lisse paume de la main l’odeur persévérante, je l’encoche tablette d’argile.
.
(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)


Messages
1. "vous êtes ici" 11 (emballement), 7 août, 18:28, par brigitte celerier
Je plante la sauge du devin mais ne la consulte pas, je pleure sur les cercueils de ceux qui n’ont pas droit à un drapeau et je dis non ou parce que vieille et lasse je préfère le silence.
Et j’aime, mais égoïstement ou pour ne pas encombrer, le moment où je descend les cartons de santons (Noël pour moi comme l’aigo bullido) et libère elle petit peuple mais j’adore les évocations de Noëls plus peuplés et la richesse de sensations, idées etc… du tien (même le carton perdu… Noël étant en fait ce que nous portons en nous de tous les Noëls passés)
2. "vous êtes ici" 11 (emballement), 7 août, 22:04, par PdB
(j’ai vaguement décelé une espèce d’irruption dans le droit de l’italique - et c’est un peu normal, vu que, de France et par ce tunnel-là on passe en Italie - là-bas, d’ailleurs, le melon se sert avec du jambon cru - il dit la saison aussi...(jusqu’à ce que nous décidions d’en produire toute l’année)) (et aussi il y a cette réplique sûrement d’un boucher à sa bouchère "emballez c’est pesé" qui me fait me souvenir de celui de la/sa rue Daguerre (qu’on voit avec sa femme) dans le joli film de la Varda Daguerréotypes (1975))