"vous êtes ici" 18
vendredi 16 octobre 2026, par
Nos étoiles et nos os sont faits des mêmes atomes. Nous gravons dans la pierre le buffle aux longues cornes, et sur une de ses pointes le héron garde-bœuf perché, en coopération. Nous gravons un scorpion de six mètres de long sur une paroi gréseuse verticale. Nos marées noires nous engluent. Notre isolement nous rend uniques. Nous nageons à contre-courant. Nous dessinons sur nos poteries des baleines, des lions de l’Atlas et des visages de méduses. Nous collectionnons les plumes. Nous nettoyons nos chaussures maladroitement. Nous grattons nos semelles méthodiquement. Nous n’avons plus de dents, de chaussures, de cerveaux. Nous portons des semelles parfaitement adaptées, spécialement conçues pour absorber les chocs. Nous caressons les houppes des graminées. Nous longeons les locaux de la brigade territoriale autonome. Nous nous tenons la main. Nos bétaillères nous frôlent, toutes cliquetantes et gémissantes. Nous coupons l’arrivée du gaz. Nous lâchons un geste d’agacement. Nous utilisons la répétition comme technique de persuasion. Nous soulevons les couvercles de nos bouches d’égout. Nous testons nos rats en laboratoire. Nous roulons en décapotables. Nous chantons pour la paix. Nous trions nos vêtements. Nous assurons nos vies grâce à des documents contractuels. Nous investissons selon nos besoins, nos exigences, notre profil. Nous éclairons nos entrées de garage grâce à un détecteur de présence. Nous détectons des présences. Nous sommes des présences. Nous remplissons nos jardinières de cyclamens. Nous sommes partenaires. Nous démontrons notre infinie reconnaissance. Nous allumons nos gyrophares. Nous trébuchons sur des racines et nous ramassons les bâtons dont la forme nous semble insolite. Nous répandons la bonne parole. Nous livrons des pizzas à domicile. Nous créons du lien. Nous ne restons jamais bien longtemps à la même place. Notre univers possède la forme d’un grand cylindre depuis qu’un séquoia géant, au début de l’humanité, a été frappé par la foudre et s’est couché de tout son long, c’est pourquoi nous ne pouvons habiter ce monde que portion par portion. Nos gilets sont brodés à la main de fleurs et d’arabesques en forme de gouttes d’eau, de feuilles de lierre roses et carmin. Nos ateliers clandestins sentent la sueur. Nous admirons un temps les frontispices et les gargouilles tout là haut, avant que la brume les enveloppe. Nous nous serrons autour d’une lampe à huile. Nous jouons d’un vieux luth fait d’une calebasse fendue. Nous mettons des housses sur nos meubles, nos voitures, nos vestes, nos motos, nos oreillers.
Mon père a commencé comme ouvrier dans la robinetterie industrielle, d’où mon appétit pour ce qui se déverse et qu’on peut attraper, sable, eau, paroles fantasques, témoignages durs et souvenirs revus au prisme du présent. Il travaillait dans une usine de décolletage — procédé d’usinage par enlèvement de matière qui permet de fabriquer des vis, axes, bagues, embouts, raccords, etc. — qui était la propriété du père J, qu’on appelait le père J parce que digne représentant d’un patronat paternaliste. Mais il est mort. Son fils, en héritant, vendit ses parts, son nom et les locaux, si bien que plus moyen pour mon père de partir d’un bon pas le matin à l’atelier. Alors (me dit ma mère), ton père, il s’est assis et il a plus bougé. Pendant dix jours. Il entendait plus rien. Je lui parlais et il répondait pas. Et il ne mangeait plus non plus. Une dépression. On venait de signer pour un terrain, les plans du pavillon étaient finis, on s’engueulait déjà sur la couleur du papier peint. On a revendu le terrain et les plans en l’état. Sur le terrain, il y a notre maison construite par quelqu’un d’autre là où on l’avait décidé, et agencée comme on voulait pour des gens qu’on a pas connus. Jamais j’ai voulu aller voir. Mange je lui disais, il mangeait plus. Je suis allée à l’ouverture du tabac-presse du bas de la rue acheter L’Usine nouvelle pour les offres d’emploi et la petite annonce pour travailler dans la robinetterie je lui ai entourée. Écris je lui dis. J’écrirai pas il me répond. Je l’ai forcé. Il a écrit. J’ai pas relu la lettre, tu sais bien, à quoi ça aurait servi, mon certificat d’études à onze ans, tu vois bien. Il est allé à l’entretien, moi j’attendais dans la voiture. Si tu avais vu son sourire quand il est revenu, son sourire, son sourire. Elle ne peut physiquement pas, elle tremble, prononcer un mot de plus que « sourire », « sourire » est le seul qui convienne et qui contienne les autres, le déménagement, les graines d’œillets d’Inde, la maquette de bateau à la cave, les rondelles de saucisson, Au théâtre ce soir, les chemises blanches à repasser, la sirène à cinq heures, l’odeur de métal chaud et les doigts noirs qui entraînent le savonnage méticuleux jusqu’aux poignets. Mais je sens bien que je résume. Je devrais reprendre tout ça. Le plan m’assène son « Vous êtes ici » dans son cercle rouge. Les plans ne sont pas des plans. Ce sont des lamelles empilées, et c’est une vue en coupe ou le dessin anatomique d’un écorché dont j’ai besoin. Les fondations, ça va ça vient. On vend les plans à quelqu’un d’autre. Il y a des mouvements de terrain à cause d’un mort et d’une usine fermée, et d’une usine ouverte ailleurs, comme dans le jeu des taupes, leurs têtes surgissent et on doit les chasser au maillet. Tout ça n’a pas grande importance mais tout ça est vital. Écris, j’écrirai pas, les robinets.
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