TENTATIVES

« la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette » [Maryse Hache / porte mangée 32]

BLOCK NOTE

block note de la lumière

lundi 31 août 2026, par c jeanney

En sortant très tôt ce matin, le soleil n’était pas tout à fait levé, la cour était encore pleine d’ombres, et je n’ai vu passer qu’une chauve-souris dans le carré de ciel disponible. Ensuite j’ai remarqué un minuscule point de lumière posé sur le pot d’une plante, et j’ai pensé à une luciole, j’ai voulu la prendre en photo, mais mon appareil ne sait pas gérer l’obscurité, ce qui n’est pas plus mal j’ai pensé, si c’est vraiment une luciole je ne ferais que la perturber inutilement, avant de réaliser que ce point brillant était le reflet d’une ampoule qui traversait la vitre. J’ai pensé aux décors, aux faux semblants, aux inventions, à Méliès, aux carrousels de théâtre, aux trucs, à combien on croit savoir sans savoir, aux illusions qui sont aussi des inventions, à leur justesse pertinente. J’ai jeté un dernier coup d’œil avant de rentrer et l’arrière-cour s’est illuminée, à cause du détecteur de présence, sans que personne ne soit là. J’étais trop loin pour déclencher l’appareil. Il se passe des choses pendant qu’on est ailleurs, des lumières se reflètent, prétendent être quelqu’un, d’autres s’allument sans raison. Des scènes se forment pour elles seules. Avec de la chance, ce sont des scènes calmes, étrangement calmes. C’est à se demander pourquoi tout ne brûle pas en continu. Je me pose des questions sur la tristesse. Si j’écris ce qui se passe, simplement ce qui se passe dehors, plus loin, partout, c’est déprimant, tristesse, colère, anxiété, dénonciation, implication vigoureuse, indignation, et pourtant je ne suis pas déprimée, mais concernée. Je veux savoir. Je veux examiner les lumières, les fausses, les vraies, et la façon dont elles s’allument, avec ou sans raison. Hier, j’ai entendu une conversation sur la différence entre "image" et "plan". Quelqu’un disait qu’une image n’a pas de hors champ, qu’elle est un tout, alors qu’un plan appelle son hors champ, l’interroge, et d’une certaine façon le contient sans le montrer. Je me suis dit que c’était une définition comme les autres, sans doute un peu tâtonnante, ou temporaire, ou interrogative. Je me suis demandé si on pouvait déplacer cet écart image/plan vers les livres, les textes. Est-ce qu’il existe des textes-images et des textes-plans, des textes qui seraient un tout, présenté là, entier, entièrement, et des textes qui contiendraient l’ombre et les reflets autour d’eux sans les écrire. J’ai l’impression qu’il y a toujours un hors champ. Un jour, j’aimerais bien prendre des scènes de films que j’aime particulièrement et tenter d’écrire ce que j’imagine être leur hors champ. Je dis "un jour", parce que j’hésite à le faire, en ce moment, pendant que le hors champ, plus loin, partout, est déprimant, tristesse, colère, anxiété, dénonciation, etc., mais je me rends bien compte que ça ne sert à rien d’attendre une accalmie (ou son illusion).

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • je t’ai suivie avec attention tendue mais bien entendu j’étais hors champ... qu’est ce que ça change... pas mal de choses certainement mais jusqu’à quel point ? peut être jusqu’à te rejoindre ?

    J’en reste aux lucioles

  • je crois bien que c’était Jean Rouch (un de mes profs fac de ciné - assez prétentieux parce que, peut-être avais-je alors pensé, assez attaqué) qui disposait dans son objectif de caméra un miroir qui filmait à angle droit de ce que captait le"vrai" objectif (ça ne se savait pas filmé) - il n’y a de différence (crois-je savoir) entre image et plan que dans le temps : une image dure longtemps (peut-être toujours), un plan non (il a un début, et une fin : on peut le regarder à nouveau, il reste son début et sa fin) - pour le hors-champ, elle et lui disposent du même - "juste une illusion" chantait téléphone tsais ou aubert je ne sais plus

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