block note de la machine à parler
dimanche 11 octobre 2026, par
Je me suis dit que je devrais normalement être fascinée par l’ia générative de langage, vu mon rapport aux mots. J’aime beaucoup les pratiques oulipiennes, le triturage et malaxage de la langue, donc cette machine à parler devrait me parler, effectivement. Elle est comme un nouveau robinet qui déverse une nouvelle matière première. De toute façon, rien n’est à moi, aucun mot n’est à moi. J’emprunte tout ce que j’écris (à mon passé, à mon histoire, à ma situation géographique et sociale, et à l’histoire des mots partageables dans mon ici et mon maintenant, qui fait que je n’utilise pas le mandarin du XIIe siècle ou le kiliwa). Les moments où l’action d’écrire se fait pour moi sans douleur sont ceux où j’attrape des mots autres que les miens au vol (la technique de la langue de la girafe, vraiment une technique facile, abordable par n’importe qui : il suffit de noter ce qu’on entend, peu importe le robinet à paroles qu’on ouvre, puis ensuite de réorganiser, de tisser ce matériau), ce plaisir que j’ai, à faire, à agencer, organiser, et ce plaisir de relire le texte obtenu, tellement inattendu, tellement plus intéressant que moi (et mes petites structures finies, sclérosées), tellement plus perturbant, et simple, insaisissable et incongru, plus pertinent que tout ce que je pourrais inventer. Ça dépasse totalement mon imagination, et en même temps c’est complètement moi et à moi, c’est très personnel, car c’est moi qui choisis tel mot plutôt que tel autre, et une autre personne utilisant la même technique n’obtiendra pas le même texte. C’est juste une façon d’écrire plus collective, avec pour base ce qui est déjà dit, déjà écrit, déjà là, ce qui est logique, car notre langage nous précède. Mes mots sont nés avant moi. Étant si peu propriétaire de mes mots, je devrais m’embarquer dans des expériences fabuleuses avec l’ia générative de paroles, ce puits incommensurable, inépuisable de mots venus de partout, réellement partout, de si loin, spatialement, temporellement, que je ne pourrais pas les attraper concrètement de là où je suis. Mais en fait non. Et en fait pas du tout. À cause d’une idée que j’ai : tous les mots ont été construits, ils ont vécu, ils ont un historique, les mots sont comme des gens. Ils vivent, ils s’habillent, ils s’assemblent en tribu de mots, des tribus-discours, des tribus-livres, des tribus-discussions, des tribus-dialogues-de-film, des tribus-poèmes, des tribus-essais, des tribus-slogans, des tribus-paroles-de-chanson, et ils se rencontrent entre tribus, ils se mélangent. Les mots que j’aime attraper, que j’attrape et dont je me sers, viennent d’une ou de plusieurs tribus situées quelque part, à l’endroit qui leur correspond. Ceux de l’ia ont été arrachés à leurs écosystèmes. Je déteste les fleurs coupées, ce sont pour moi des cadavres de fleurs. C’est très perturbant de se retrouver devant une machine qui parle. Mais c’est peut-être une excellente chose d’être perturbé. On n’est peut-être pas assez perturbé. Ce devrait être très perturbant d’observer les lieux dans lesquels on vit, dans lesquels on se déplace, avec lesquels on négocie. Très perturbant de voir un distributeur de pizzas qui fonctionne même la nuit, des couloirs, des bâtiments en cubes, des arêtes, des angles droits. Et les rangées. Ça devrait perturber, ces présences inévitables de rangées, rangées de chaises, rangées de voitures, rangées de maisons, nos enfants en rangs deux par deux pour se déplacer entre des rangées d’arbres. On a pourtant vécu en tant qu’espèce des millénaires sans rangées de quoi que ce soit, alors est-ce que ce n’est pas bizarre qu’on ne soit pas plus perturbé. C’est embêtant de penser que tout est normal. Alors que rien ne l’est. Ça peut-être historique, logique, ou explicable, mais pas normal. On aurait pu s’arranger autrement. Ce n’est pas normal qu’une machine à paroles décolle les mots de leurs supports connus pour me les donner, à la sortie de son robinet, en vrac. C’est vrai qu’ils n’ont pas l’air en vrac. Ils ont l’air d’être rangés ces mots, et ça n’est pas normal. Parce qu’ils vivent en dehors de leur habitat, comme les vaches surélevées dans les fermes à étages. Les promoteurs de l’ia générative de langage n’ont aucune idée de la quantité de chair qu’il y a dans les mots, ils n’ont que l’idée du mot, ils ne connaissent que des mots virtuels. Ce n’est pas de leur faute. Ils n’ont utilisé que les mots spécialisés dans la réussite scolaire, sociale, financière, et ces mots-là ne sont pas les plus charnus. Ces mots-là sont des mots laminés, usés par l’asservissement qu’on exige d’eux, mots repassés, mots usinés en leviers à domination. Les promoteurs de l’ia générative de langage utilisent les mots comme on prend un verre au bar de l’hôtel. Pour eux les mots sont un outil (de communication, de conversation, de distraction, de conviction, de persuasion, de commandement). Pour moi les mots ne sont pas un outil. L’air non plus n’est pas un outil, ni l’eau (toutes choses que ceux qui voient les mots comme des outils polluent ou confisquent d’ailleurs). Pour eux les mots n’ont pas de corps (c’est faux, les mots ont un corps). Eux (les promoteurs de) ont un problème avec les corps. Il leur faut des corps usinés, minces, musclés, éternels, et surtout pas transgenres. Ils n’acceptent pas les corps quotidiens, abimés, vieillissants ou tâtonnants, mal cicatrisés ou tordus. Ils ont peur des corps, des corps basiques (nos corps) qui ne sont pas très hauts sur l’échelle de la communication conversation distraction conviction persuasion commandement. Ils ne savent pas que les mots ont un corps. Ou bien c’est le contraire. Ils ont compris que les mots ont les corps de nos corps, de nos corps tribus-livres (essais, poèmes, scènes, dialogues, paroles de chanson, etc.), et ils sont peut-être jaloux, tout simplement, comme le bully à la récréation qui pique le goûter du plus petit. Ils captent les mots, ils les siphonnent, et les laminent, laminoir, chaine de travail, en les faisant passer sur le tapis roulant de leurs machines qui parlent. Je cherche le bon verbe, celui qui se trouve entre révulser et terrifier, pour qualifier ce que je ressens envers eux et envers leurs machines qui parlent. Je suis assez satisfaite de ne pas réussir à trouver ce verbe, car c’est une qualité humaine.
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Messages
1. block note de la machine à parler, 11 octobre, 08:21, par brigitte celerier
mentalement et physiquement l’ia c’est la fn de l’humanité... je suis navrée par ceux qui s’amusent avec
je lutte par l’idiotie revendiquée (sourire)
2. block note de la machine à parler, 11 octobre, 08:55, par PdB
je ne connaissais pas ce Bully - on en apprend tous les jours - c’est vrai que les rangements, rangées, rangs, les angles droits, les "je ne veux voir qu’une tête" lassent souvent - trop à faire sûrement - pas le temps non plus de passer par tous les stades des innovations - et cette injonction qui nous est faite de parler toujours (des mêmes choses que je ne vais pas nommer) parler parler parler - s’il se pouvait un peu de silence... :°)) je suis bien d’accord qu’il faut trouver un verbe entre "révulser" et "terrifier" - honnir ? peut-être mais ignorer sûrement