block note de la voix
mercredi 23 septembre 2026, par
J’ai été un peu secouée ce matin par la lecture de
Ma résistance est ma parole des Carnets de la grange.
J’en copie colle ici ce qui m’a perturbée
"Dans « Animal Farm » Orwell utilise les animaux comme démonstration de l’organisation de l’humanité. Il utilise notamment la disparition pour effacer une partie de notre pouvoir d’agir, les règles de la société sont ré-écrites sans avoir de mémoire (les archives) de ce qui s’est passé précédemment. C’est ainsi que le totalitarisme s’installe petit à petit.
[...]
Il y a un phénomène étrange, qui me laisse perplexe, dans ma communauté ces derniers mois, qui prend la forme d’une autolyse de la parole enregistrée, un effacement progressif de toutes les écritures ou de la permanence de l’écriture. C’est une forme « d’oralisation » de l’écriture. Je peux la comprendre dans un système de régime autoritaire où les mots écrits deviennent un danger pour son existence propre, son intégrité physique face à un pouvoir coercitif. Mais là, l’effacement est prononcé comme une forme de résistance à la machine capitaliste qui a investi l’espace de l’écrit, ou devrais-je dire, l’espace du « publié » pour créer une économie de l’extraction à grande échelle.
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De même, imaginions que nous abandonnions tous les échanges mis en intermédiarité (qui passe à travers un support). Il devient nécessaire de ne plus écrire sur internet (les écrits sont lisibles), de ne plus publier sur papier (les écrits sont scannés). Nous pouvons alors penser à tous nos échanges où nous utilisons des intermédiaires de nos idées. Après le papier, il y a la parole, le son, donc plus de téléphone, plus de vidéos. Dans cette expérience de pensée, nous ralentissons de plus en plus jusqu’au point de fixation de la colocalisation physique de nos échanges. Les mots ne peuvent être échangés que par la parole, localement, directement à la personne avec qui on veut communiquer. Nous gagnons l’opacité qui empêche la capture de nos pensées par les vastes systèmes de chalut informatique. Mais nous perdons aussi la mémoire générationnelle dans le même temps.
Quelle est notre capacité du vivre ensemble, du contrôle de nos idées, de nos multiplicités ? Nous confondons souvent la sacralisation de nos créativités individuelles avec les conflits et les rencontres de nos multitudes créatives. Il n’y a pas d’artiste, entité unique et spectaculaire, mais bien la rencontre d’une idée avec des multitudes pensantes. Il y a surtout la friction de ces idées avec les autres. Ce qui bouleverse notre langage, notre capacité à nous exprimer est la réduction normative à quelques exemples maintenus, contrôlés par quelques-uns. Les générateurs de contenu courants se comptent sur les doigts de la main. Ils sont contrôlés par un petit nombre de personnes. Ils sont vides de sens. Ils sont très efficaces pour les tâches industrielles, pour la mécanisation des productions. Ils ne dialoguent pas, ils normalisent. Supprimer votre parole ne changera rien à la normativité, si ce n’est que de l’accélérer un peu plus.
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Alors que je sympathise au désarroi et au besoin individuel de se protéger, de s’absoudre de ce qui est vécu comme violence et qui est définitivement violent, je ne veux pas y souscrire. Je ne veux pas cet effacement. Ma résistance est ma parole. Le capitalisme ne se détruit pas par le silence. Il ne sera pas détruit. Au contraire, nous réduire au silence, aux communications cachées et à l’oubli est probablement un projet beaucoup plus dangereux qu’on ne l’imagine. Pour résister, je veux continuer à exprimer, je veux pouvoir continuer à lire ceux qui me font justement être pensant, joyeux, résistant, libéré."
Je suis tellement d’accord avec l’idée d’"être pensant, joyeux, résistant, libéré", de l’importance que cela a aussi pour moi, et tellement en désaccord avec les chemins pour y parvenir. J’essaye ici de mettre cela au clair.
L’idée que l’effacement et la perte de la mémoire sont utiles au fascisme est vraie, mais qui efface quoi en ce moment. Il y a plusieurs moyens d’effacer quelque chose, et la disparition n’est pas la seule technique possible. On peut effacer par ensevelissement, par trop plein. Où est la mémoire, où est l’archivage, quand des milliards et des milliards de chats par minutes attendent qu’on s’attendrisse devant eux, quand des milliards d’images produisent de monstrueuses quantités de Robin Williams ressuscités et de Jésus en forme de crevettes.
Internet est incroyablement efficace pour instiller en nous l’idée qu’il est irremplaçable, le meilleur pour diffuser, le meilleur pour compiler, archiver. Mais le travail d’archivage, le travail de mémoire n’est pas une compilation, ce n’est pas une accumulation. La mémoire fait un tri. Je garde des chutes de papier d’emballage ou les listes de courses faites par d’autres récupérées dans les caddies pour me fabriquer des collages. Imaginons que je sois si performante que je les garde tous. Ça ne s’appellerait pas de l’efficacité, ça s’appellerait une maladie, le syndrome de Diogène. Très vite on ne peut plus bouger dans le salon, on n’arrive plus à se déplacer, on reste reclus chez soi, avec l’impression d’avoir tout à portée de la main. L’internet d’aujourd’hui nous assure que tout est à portée de clic. C’est faux. Il faut creuser, soulever une pile de vieux journaux ou de détritus, il faut s’organiser pour choisir, avec son organisation propre, malgré l’organisation imposée par ce qui est accessible, à portée de clics, aujourd’hui.
Le problème des outils, c’est que lorsqu’ils sont bons on leur fait confiance. On fait confiance à l’ampoule électrique pour voir clair, si bien qu’on n’imagine même pas l’effet sur les yeux et le corps qu’avait un tableau peint, accroché, éclairé à la lumière dansante des bougies. On fait confiance aux boussoles, aux fourchettes, aux tiroirs coulissants, aux mètres rubans. Rien ne nous a appris, homo sapiens, à douter de nos outils, à tel point qu’on en arrive à fusionner dans notre esprit l’outil et le geste. Internet est aujourd’hui un outil performant et légèrement douteux. Il détruit les vieux livres. Il se coupe quand il faut mater une révolte. Il annihile le travail des astronomes. Il ne fonctionne pas toujours pour le meilleur des mondes et il ne fonctionne pas du tout pour un tiers de l’humanité. Il serait peut-être temps de remettre ce morveux, façonné par des blancs-becs frustrés qui donnaient des notes au physique des filles, à sa place d’outil au milieu d’autres.
Je suis heureuse de laisser flotter et dériver les articles de ce site en les déplaçant au fur et à mesure dans les soubassements, cave, grenier, hors ligne, avec le temps. J’ai l’impression de mieux savoir de quoi il est question. J’ai besoin du temps. Internet, c’est la rencontre temporelle, accidentelle, précisément un jour, en un point, fluctuante, une rencontre en mouvement. C’est pouvoir joindre quelqu’un, quelqu’une, à des milliers de kilomètres, et voir ses photos, images, actions, et les pensées qu’il ou elle prend la peine de déplier, prend le temps d’exposer, ce qui donnera parfois, souvent quelque chose de plus, des sources créatives, inventives, « au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau », internet est une mer qui brasse, vagues et courants de fond. Je vois cette mer comme un lieu temporel, préservé pendant un temps à ses débuts, envahi ensuite, saturé, mais les rencontres ne cessent pas d’agir et elles sont belles d’être momentanées, intriquées dans l’espace rare de la finitude de nos vies de papillons. Par contre, il n’y a pas de fusion entre cette mer qu’est internet et la société, cette mer est juste le symptôme, l’écume, l’indice, la face visible de. La vie n’est pas internet, nos combats, nos réussites, nos désirs ne sont pas internet. Le geste est différent de l’outil.
Je n’efface pas mon site au fur et à mesure par crainte ou désir de me préserver. Je n’ai aucun désir de me préserver. Je veux savoir ce qui se passe. Je veux regarder le fascisme, sa progression, sans fermer les yeux. Je n’efface pas mon site, mes textes, pour me taire, mais pour me réapproprier ma parole. Elle a lieu maintenant où et quand je le décide. Et elle est éphémère parce que toute parole, écrite ou chantonnée, est éphémère, comme nous. La durée n’est pas la mémoire. La mémoire est une nourriture, une expérience, une pensée qui se gonfle et s’accroît au contact d’autres mémoires, d’autres histoires, d’autres vécus. La durée, elle, c’est l’interrupteur placé sur on. Ma mémoire n’est pas coincée sur on. Je n’ai pas le désir de l’éternité comme l’équipe de vautours égotiques aux commandes. Je ne désire pas la jeunesse éternelle par transfusion sanguine, ni faire durer/perdurer mon espèce en investissant la planète mars (morte) dont je ne vise pas la colonisation/confiscation. C’est un mode de pensée différent. Je ne pense pas comme eux, mais réellement. Si l’outil d’aujourd’hui qu’est internet est un outil pour eux, pensé par eux, pour eux, je dois me méfier de cet outil, plus que jamais. Ne le laisser rentrer qu’avec doutes, réflexions, et peut-être à petites doses, et peut-être à reculons, en cherchant d’autres hublots dans la pièce. Mon effacement n’est pas une fuite, c’est une prise de position, à la fois frontale et non frontale, au contact et en refus du contact. Je pense à mesure que je fais, ce qui est une forme de résistance aussi digne que d’autres.
Je fais le pari que la rencontre peut se faire aussi dans les limbes, entre deux mails, deux articles, sur le bas côté. La structure qu’internet met en place pour que les rencontres aient lieu est douteuse, tronquée. On peut s’abonner au compte d’une personne sur facebook et ne jamais voir ce qu’elle y dit, parce que quelqu’un d’autre (qui, pourquoi) en a décidé autrement, algorithmiquement, automatiquement, à notre place. Qu’est-ce que c’est que cet outil. Ce devrait être rédhibitoire. Si mon mètre ruban ne mesure pas ce que je veux mesurer, je vais devoir le jeter, et tenter de trouver un autre moyen d’y arriver, je ne sais pas, un fil, la taille de mon avant-bras, le corps d’un crayon que je déplace et répète. Je trouverai quelque chose. Je saurais mesurer malgré tout, même si mon cerveau me dit que sans mètre ruban c’est impossible. Je dois faire confiance au système D, à la bricole, aux solutions à l’arrache, imparfaites, d’ailleurs c’est du ton sur ton, car je suis imparfaite (ici, questionner les structures d’excellence, le sans faute, le refus de voir l’erreur comme un apprentissage, à quoi il peut mener, peut-être au suicide d’étudiant/es).
Communiquer, c’est compliqué. Ce n’est pas parce que je discute avec quelqu’un ou quelqu’une qui habite à deux mètres, à huit cents ou trois mille kilomètres de chez moi que je communique avec lui, avec elle. L’internet d’aujourd’hui communique, par moment seulement, et sans le faire exprès. Ce n’est pas un outil de communication, c’est un outil d’étalement, de prolifération par le saccage, qui focalise surtout sur les bons mots du vieil oncle raciste attablé devant son calva, assis au bar sur son tabouret d’algorithmes et de menaces de mort. C’est par la bande, sur le côté, qu’internet, malgré lui-même, malgré sa structure, sa construction, donne un peu de quoi communiquer. Je veux prendre ce peu, joyeusement, consciemment, et sans avaler tout le contenant, la boue qui l’accompagne.
Juste un pas de recul. Rien n’est inamovible. Je tente du mieux que je peux de m’éloigner des GAFAMS, Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, physiquement, mais ça ne suffit pas, il faut aussi que je tente de m’écarter de ce qu’ils m’ont inculqué comme évidences, celles d’un internet libre, d’un internet du partage, d’un internet de la communication, d’un internet créatif, d’un internet mémoriel, d’un internet progrès pour l’humanité, d’un internet aux infinités de possibles. L’évidence que toutes ces notions passent obligatoirement par eux. Le geste et l’outil fusionnés. Je peux partager, communiquer, créer, inscrire dans ma mémoire, m’émanciper autrement, aussi. J’ai d’autres outils. C’est une évidence qui a été reléguée tout en bas du tas de prospectus (pourquoi ? comment ?). Mes autres outils de système D sont aussi dignes et valables que l’inamovible non-choix qu’ils offrent (ici, questionner l’offre, la gratuité, à quel point on s’acclimate à ce qui est offert, la technique des dealers de drogue qui ne font pas payer la première dose pour rendre accroc).
Le TINA de Margaret Thatcher a pris l’avantage. Il me dit qu’écrire, penser, dessiner passe forcément et bien mieux par des outils mis gracieusement à ma disposition. Je veux écrire, dessiner, coller, peindre, assembler des images, des vidéos, des montages sonores, et une part non négligeable de ces outils peuvent m’aider. Mais je veux les choisir avec parcimonie, sans perdre de vue le pourquoi, pourquoi je fais, ce qui influencera le comment, comment je fais. Ce que je questionne m’influence. L’outil influence le geste, ce qui à la fois merveilleux et problématique. Je ne veux pas d’un seul outil qui mettrait une frontière vaporeuse entre expérimenter et s’asservir. Qu’est-ce qui pèse sur le désir, sur la prise de décision de faire (la première des questions). Juste reculer un peu, pour voir la big picture. La pensée a toujours fonctionné par friction, même au temps des saignées, les échanges existaient bien avant internet. La mémoire existait bien avant internet. La création existait bien avant internet. Le refus de limiter les échanges, la mémoire et les créations uniquement à la sphère d’internet n’est pas un facilitateur de l’arrivée du fascisme ou du totalitarisme. C’est un amplificateur de possibles. Tout n’est pas codable. Une plume qui tombe n’est pas codable. Ici n’est pas le seul et unique choix possible. Ailleurs est aussi possible, en même temps que l’ici, simultanément. L’existence de l’ailleurs, en ce moment, est mise en péril par TINA. C’est comme ça depuis des lustres, le fascisme et le totalitarisme s’emploient à gommer l’ailleurs, et très honnêtement, ils sont forts. Mais la joie de faire, j’en ai la mémoire, est forte tout autant.
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