"la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette" [Maryse Hache / porte mangée 32]

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journalier 23 03 15 / l’obstacle, le saut

lundi 23 mars 2015, par Christine Jeanney


- Frappée par cette citation de Francis Wolff, lue sur le flotoir de Florence Trocmé, à propos d’imagination et de musique :

« Peut-être que votre imagination ne vous sert-elle qu’à reproduire mentalement ce que vous avez une fois perçu au lieu de vous permettre de forger des mondes. [...] Si vous pouviez laisser votre imagination flotter au gré des sons entendus, tisser des liens entre eux [...], votre raison pourrait peut-être ensuite y saisir des relations de causalité ou des lois qu’elle a induites des évènements du monde réel – causes et lois qui vous guident en ce monde. Peut-être votre raison ne se mobilise-t-elle que sur le monde réel et non sur ce monde imaginaire d’évènements purs… »


Que l’imagination, habituellement envisagée comme un territoire vaste et sans limite, soit finalement bornée par nos petits moyens, petits regards, petites perceptions, me parle. Et tout ce qui peut opérer en nous ces trouées vers un univers radicalement autre, me parle aussi. L’évènement qu’est la musique bien sûr – chaque note, un évènement.
- Je pense aussi aux oulipiens, aux structures qu’ils inventent vers le dépassement. L’Oulipo pas réduit aux jeux de mots, no no.
- L’imagination comme un retable, avec des panneaux, plus ou moins décorés, plus ou moins détaillés, selon notre plus ou moins grande capacité à lancer les osselets du réel. Les contraintes oulipiennes arrivent, avec leurs petits tournevis et hop, elles installent des charnières sur le cadre de la structure. Celle-ci soutiennent de nouveaux pans de bois, et ça s’ouvre, pliables, dépliables, d’autres panneaux arrivent sous les premiers, peints d’images plus profondes, accusant le relief, puis d’autres encore, et encore ensuite (les oulipiens s’y connaissent en charnières et qui sait combien de panneaux un retable peut supporter).
- À chaque fois que j’ai utilisé des contraintes d’écriture, c’est-à-dire souvent, s’est produit quelque chose de "surnaturel" au sens propre. Quelque chose que j’aurais été incapable d’écrire naturellement.
Un peu comme si l’obstacle inventait le saut.
Comme si, derrière le contrôle, la volonté de maîtriser, une forme énorme pouvait surgir, son ombre à la Nosferatu sur le mur, mais bien moins effrayante. Plutôt sibylline, étrange, exubérante parfois.
Une forme non voulue, non anticipée, latente, inconsciente. Peut-être qu’elle remonte à la surface lorsqu’on laisse l’imagination flotter au gré des [idées], tisser des liens entre [elles], si je reprends ce que dit Francis Wolff en l’adaptant. La contrainte d’écriture serait davantage un "évènement" au milieu d’autres, ceux du monde imaginaire d’évènements purs dont il parle, plutôt qu’une règle sévère. Une contrainte évènementielle qui ne serait pas là pour limiter, mais pour presser la forme du texte dans une direction jusque-là muette ou insignifiante.
- Une maîtrise totale n’existe pas. Ce qu’on veut contenir nous échappe, comme le poisson serré trop fort nous glisse entre les mains. C’est là que l’évènement survient, là qu’il se passe quelque chose.
Quand j’écrivais une Fichaise par jour (un texte avec, comme contraintes, trois paragraphes autour d’une seule idée, mais celle-ci menée petit à petit jusqu’au bout de la planche), le thème que je pensais choisir, et donc contrôler, se déformait progressivement, il se tordait, soumis à une pression plus forte que moi, donnait un texte écrit hors-moi.
- Ça n’a peut-être aucun rapport, mais je me souviens d’une fichaise, la neuvième : je décide, de façon raisonnée, contrôlée, d’y introduire l’idée de fractales. Je baptise donc une rue que j’invente "Mandelbrot", et j’y installe une boulangerie, car j’ai besoin de miettes, de milliers de miettes. Un lecteur me dit "Finaud, cette boulangerie rue Mandelbrot !" Et il ajoute, sur ce que je devine être le mode de la plaisanterie, "peut-on y acheter des petits pains aux amandes ?" en me pensant plus intelligente que mon état normal ne me le permet : je ne savais pas que mandel signifiait amande et que pain se dit brot en allemand. Je ne parle pas allemand, mais peut-être qu’un morceau du retable de mon ombre de Nosferatu à charnières le parle, lui.
(toujours finir par une histoire vraie)

(pendant ce temps, les photos se fichaisent des fractales)




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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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