TENTATIVES

« la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette » [Maryse Hache / porte mangée 32]

"VOUS ÊTES ICI"

"vous êtes ici" 13

mardi 1er septembre 2026, par c jeanney


Nous montons à bord des cockpits. Nous troquons nos haches de fer, nos chaudrons de cuivre, nos couteaux et nos pointes de flèche contre des peaux et des écorces. Nous apprécions l’iguane vert pour sa viande et ses œufs. Nous admirons les ceintures successives du tatou qui lui protègent les hanches. Nous connaissons les cycles de mues des crabes araignées. Nous abattons les jeunes femelles des troupes de singes hurleurs pour vendre leurs petits. Nous harponnons et disséquons. Nous découpons des ailerons. Nous scions des cornes. Nous jetons les invendus. Nous empilons les palettes de bière. Nous filtrons les impuretés. Nous klaxonnons aux mariages. Nous payons notre dette. Nous recevons l’obole. Nous échangeons des sables colorés. Nous naissons d’un caillot de sang propulsé à travers l’espace. Nous rêvons qu’un sanglier aveugle géant dévore le monde.


J’aurais su, est-ce possible ?, utiliser tous les outils en ma possession sans comprendre ce qui m’arrivait, passer dans des salles et y exercer un métier sans idée de ses répercussions, aussi bien sur moi que sur autrui, et encore maintenant, l’incompréhension est une compagnonne fidèle et la logique de ma situation, de mes situations, m’a échappé, m’échappe encore, sans doute à cause de ce que fabrique le cerveau humain : organiser une suite d’images, une suite de mots, de façon à lui donner un sens. Je me suis résignée, restreinte, au sens immédiatement disponible. Par exemple, le jour de l’enterrement de mon père, je n’ai pas eu accès aux retombées lointaines, féeriques, et à la transmutation de cette journée en histoires postérieures inventées. J’ai pu constater l’existence de ces histoires et je les constate encore sans rien y comprendre. Si j’avais possédé un cerveau rhizomique, qui fonctionne en réseaux, en tentacules simultanés, j’aurais eu accès à tant de choses. J’aurais mieux accueilli le rire charmant de T, que j’ai connu enfant, un homme le jour de l’enterrement, maintenant un vieil homme, mais dont le rire est resté identique, visage de cinq ans, joue ronde, fossette. À cause de la linéarité paresseuse et inquiète de mes neurones, je n’ai pas eu accès à ce qui reste, le fil doré qui traverse une vie de part en part, un fil tendu dans les veines des mains, maintenant piquetées de taches brunes, et les doigts sont un peu tordus, et la peau est si fine, chaque choc, même minime, provoque un bleu. Je n’ai pas mesuré non plus la revisitation du passé, comme elle transcende, et comment une tragédie grecque s’immisce dans la façon de se mouvoir, embrumée, de tourner la cuillère dans la tasse, de monter l’escalier pour s’écrouler dans un lit maintenant désossé, au bois réduit en échardes, en brindilles de rien. Je ne me suis pas posée. Je n’ai pas observé, au calme, calmement immobile, les scènes qui se déroulaient devant mes yeux. Mes yeux, directement reliés à mon cerveau, ont trouvé de la linéarité où ils voulaient en voir, ont repoussé les indices perturbants, comme la silhouette d’Antigone assise dans le salon. Je ne savais pas que la banquette neuve verrait nos vies se disjoindre et s’éteindrait avant nous, respectueusement, minusculement. J’aurais été traversée par tant d’images inconnues et tant de mots incompréhensibles. Des images personnelles et des mots intimes d’abord, et puis ça s’est fragmenté en mots d’autrui, en images du monde, ce qui était écrit sur des plaques de chocolat, ou bien c’était "merveilles du monde", avec un profil de lion copié sur le blason de la metro-goldwyn-mayer. J’ai vu le film et je n’ai pas vu le film. J’ai réinventé des scènes et d’autres près de moi ont réinventé ces mêmes scènes autrement, en faisant jouer d’autres éclairages. Je n’ai pas eu accès aux projecteurs, je veux dire à leur orientation. J’ai pu voir, regarder, observer longuement ce qu’ils éclairaient. Je ne savais pas que je les orientais aussi. Je n’ai vu que la tapisserie sans son envers, sans remarquer ni rien savoir des câbles qui me maintenaient et maintenaient mon paysage, mon pâté de maisons, la structure de l’usine de fonderie mécanique, ma balançoire, toute cette "histoire sociale" comme on l’appelle. Je n’ai rien vu, en la vivant, de mon histoire sociale. J’ai remarqué des détails et je les ai notés (une mouche bleue, une jeune merlette pas farouche qui se glisse sous la table) et je les note encore maintenant, pour repousser l’échéance, le jour de l’addition, un chiffre, une date, prouvant que la linéarité a gagné par ko.

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