TENTATIVES

« la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette » [Maryse Hache / porte mangée 32]

"VOUS ÊTES ICI"

"vous êtes ici" 14

jeudi 3 septembre 2026, par c jeanney


Nous créons des injecteurs, des chambres de combustion. Nous rêvons d’une vieille femme au doigt coupé par une feuille. Nous rêvons d’une jeune fille transformée en oiseau. Nous en décorons nos poteries. Nous récupérons un actif de choix. Nous élevons notre panthéon personnel. Nous foisonnons d’images iconiques. Nous ne traitons pas certains sujets. Nous justifions nos absences. Nous avons une logique d’épicerie. Nous ne sommes pas rentables. Nous signons des clauses de non-dénigrement. Nous guettons depuis les coulisses. Nous acceptons les règles du jeu. Nous sommes timides. Nous pleurons. Nous montrons trop de certitudes. Nous montrons trop de gencive quand nous sourions. Nos résultats sont négatifs. Nous revenons aux fondamentaux. Nous atteignons les limites de nos prospectives. Nous évoquons les conséquences territoriales de la guerre. Nous lançons nos obus décorés de têtes de mort. Nous apprenons les gestes qui sauvent.


Quand je n’ai pas été sous surveillance, j’étais surveillée. Jankélévitch, dans une archive sonore, dit « j’ai passé l’âge d’être terrorisé », et il joue du piano. J’ai passé l’âge d’être sous surveillance et de surveiller. C’est-à-dire que j’ai compris, il y a un jour, une seconde, un rien, que j’avais appris à me mouvoir, respirer, etc., dans un certain bain, un certain nuage d’oxygène et d’azote et autres gaz rares (argon, néon, hélium), en plus de quelques molécules de surveillance interne, acquise, et permanente. Sans doute que c’est le cas pour toute l’humanité. Mais ça ne me rassemble pas avec elle, car si c’est le cas pour tout le monde, tout le monde n’obtient pas en échange les mêmes contreparties. Dans une famille aisée, habituée au prestige, il y a des codes de bonne tenue. On se surveille pour mieux se déployer ensuite. La surveillance s’intègre, s’avale comme une ampoule de vitamine D, par la posture droite du corps, que favorisent la danse, l’équitation – c’est-à-dire une activité de malaxage d’un des êtres vivants parmi les plus beaux qui soient en vue de le faire marcher, sauter, courir, en tant que bel esclave, activité intriquée avec ce qu’ils appellent l’amour, un lien dit-on incomparable entre maître et monture tant que celle-ci lui est soumise, ce qui constitue un bon entraînement pratique pour s’exercer ultérieurement à la domination perverse sur autrui, voire même au chantage affectif du « soumets-toi puisque je t’aime ». La surveillance interne de cette classe particulière doit s’acquérir en tant qu’odeur à renifler pour identification mutuelle, et que les membres nouvellement assimilés (les enfants) puissent paître au centre du troupeau, très loin des carabines. C’est une vision des choses très prédatrice, avec des prédateurs partout, entre soi et le reste de la population, exactement comme une tête en forme de marteau a besoin de voir des clous dans chaque objet. Dans l’écosystème où j’ai vécu, la surveillance ne donne pas droit à la place tiède et confortable du centre de la pâture, parmi les mufles chauds qui soufflent la tendresse et l’hérédité légitime. Chez moi, on est légitimes à pas grand-chose parce qu’on n’a pas de filiation tangible. Nos arbres généalogiques s’estompent ou s’arrêtent brutalement. On remplace les branches par «  à 11h30, le peuple pénètre dans l’enceinte de la Bastille par le toit du corps de garde et attaque à coups de hache les chaînes du pont-levis » dans un manuel, ce qui est une invention, car beaucoup d’entre nous vivaient dans des hameaux, à la périphérie d’une butte, d’un tertre, d’un croisement entre deux villages et parfois près d’un pont, même pas levis. Ils n’ont rien attaqué, rien vu. Ils ont surveillé le ciel, la pluie, la charge, son poids, et se sont surveillés eux-mêmes pour espérer une récompense. Plus méritant égal moins de charges, moins de poids, moins de pieds traînants, moins de balafres, et, si pas ici, alors là-haut, parce que cette histoire-là ne s’arrête pas avec la vie.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • jaime bien la comparaison entre l’amour du cavalier et de son cheval (ou pour son cheval) et l’attitude ainsi apprise

    je me refuse à "Nous lançons nos obus décorés de têtes de mort" j’en tiens pour le gestes qui sauvent si j’arrive à les apprendre et sans cela vogue la barque

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