TENTATIVES

« la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette » [Maryse Hache / porte mangée 32]

"VOUS ÊTES ICI"

"vous êtes ici" 17

jeudi 1er octobre 2026, par c jeanney


Nous descendons nos routes, des valises à la main. Nous prélevons le sang de nos pouliches gestantes dans des fermes de sang. Nous injectons dans nos rochers la chimie qui altère la structure du sous-sol, du paysage. Mais nous n’en avons cure. Cela nous horrifie. Nous défilons, nous protestons, nous collons nos mains nues sur des barrières, des routes, des tableaux de maître sous vitres. Nous ne bougerons pas. Nous ferons remparts de nos corps. Nous jugeons. Nous enfermons. Nous brouillons les pistes. Nous cloisonnons. Nous voulons autre chose que nous accommoder du pire. Nous ne sommes pas en état de comprendre. Nous gagnons sur les marécages. Nous refusons d’envisager l’apocalypse. Nous espérons nous tromper. Nos utopies disent ce qui pourrait exister et ce qui n’existe pas. Nos mythes racontent un endroit meilleur et pas d’endroit du tout. Progressivement, nous prenons de l’importance. Nous nous jetons la première pierre. Nos berges sont ravagées de flammes. Des asticots blancs se tortillent sur nos brûlures. Nous vivons des actes de terreur. Notre air peut exploser en particules de feu, et l’océan se transformer en nuage de gaz. Nous déplaçons les pierres, les grains, les atomes. Notre solidité peut fondre en une seconde. Nous pouvons rapetisser le grand et agrandir démesurément le petit. Nous en sommes capables. Nous remplissons nos carquois de flèches et nos chaudrons d’huile bouillante. Nous sommes en colère. Nous sommes en fusion. Nous nous vengerons. Nous gardons une certaine pudeur. Nous disons Passons à autre chose. Nous sommes des réceptacles. Nous nous méfions. Nous avons toujours un caillou dans la poche. Nous le frottons et nous le caressons machinalement tout en marchant. Nous nous répétons dans la tête des mots à ne pas oublier, ou bien des dates, ou des prénoms, ou la liste de ce qui nous reste à faire. Nous allongeons cette liste au plus large, au plus offrant, nous voudrions qu’elle ne finisse pas. Nous écoutons des discours et des prophéties. Nous ne reviendrons pas en arrière. Il est plus tard que l’on ne pense. Nous ne savons pas lire l’heure. Nous ne savons pas lire. Nous ne connaissons pas nos langues. Nos musiques nous sont étrangères. Nos joies sont impatientes. Nous ne voulons pas attendre. Nous chantons le bois de la poutre, le carré de la tapisserie sur le mur, les anémones pulsatiles, l’escarpé des rochers vers la mer. Nos mers sont des silences. Nos mers sont des effondrements. Nos mers sont des masses inventées, des prisons, des cimetières qui nous tuent et nous prennent les autres. Et nous sentons le sel. Nos mers sont des éclatements d’oiseaux marins qui tournoient et se vengent en piquant, en plongeant, en se laissant flotter tout en dormant dans les courants. Nous lui tournons le dos. Nous tournons le dos à la mer. Après l’avoir traversée, et peinte, et célébrée, nous l’empoisonnons. Elle nous empoisonne. Nous lui crachons dedans. Nous sommes sales de nos salissures, et comme la mer nous lave, nous la salissons en retour. Nous n’avons pas la moindre idée des suites. Si demain devient sec, brutal, nous l’aurons mérité. Si aujourd’hui est sec, brutal, c’est notre faute. Si hier a été émacié, râpé, déformé et soumis, nous en sommes coupables. Il est limé et éraillé, et oublieux, et nous autant que lui. Le bâton qui fleurit une fois planté en terre signale le pardon. Nous pardonnons. Et nous nous pardonnons. Nos bâtons fichés dans le sol, une fois qu’ils prennent racine et deviennent feuilles, assurent que nous possédons nos territoires, nos territoires où qu’ils se trouvent. Nous revendiquons la possession de côtes, d’îles, de vallées et d’estuaires. Nous voulons un succès phénoménal. Nos noms sur toutes les lèvres. Nous maigrissons. Nous dormons dans un caisson à oxygène. Notre pilosité est sous contrôle. Nous pilotons de grandes révolutions. Nous construisons notre tombeau, en forme de mausolée, en forme de mastaba, en forme de pyramide longue de plusieurs coudées, haute de plusieurs pieds et majestueux. Nous vénérons le vénérable, nous nous agenouillons pendant des siècles, nous remplaçons le nom du vénérable par un autre nom vénéré, détesté, ignoré, oublié. Nous n’insultons pas l’avenir. Nous gardons l’ordre en ordre. Nous huilons, nous préservons. Le monde tient dans entre nos mains qui fabriquent des cartes. Nos globes sont factices et nos côtes dessinées de façon approximative. Nous sommes insatiables. On ne peut pas nous calculer. Nous sommes boulimiques. Nos pratiques rituelles modifient notre peau. Nos fronts sont aussi durs et noueux qu’une racine d’arbre. Nous nous moquons. Nous imitons. Nous jetons des épluchures et des tomates sur la scène. Nos rires inquiètent l’ordre. Nous nous moquons des attelages. Nous défilons avec sérieux. Nous grimaçons nos vrais visages sous nos maquillages. Nous nous penchons à des milliards de fenêtres : des fenêtres sans vitres, des fenêtres cadenassées, des fenêtres géantes où se cognent les oiseaux, des fenêtres isolées et d’autres alignées, bancales, accumulées, murées, bardées de bois contre le vent, mangées de lierre, décorées d’orchidées et de milliards de rideaux effilochés, dentelés, opaques, fleuris, unis, rayés, moisis, brûlées, crochetés, tissés par nos milliards de mains, nos milliards de machines. Nos fenêtres donnent sur des cours, des rivières, des poubelles, des avenues, des chemins de berger, des falaises dressées, des ports de pêche. Nos fenêtres sont incompressibles. Certaines raturées de barreaux. Certaines les dernières où voir le jour, certaines les premières jamais ouvertes, certaines aimées, haïes, ou honorées, certaines donnant sur des espaces défaits, abandonnés, ou sur des foisonnements artificiels. Nous calculons leurs tailles et leur exposition. Nous posons des systèmes d’alarme. Nous cimentons des pierres couleur de miel, couleur de cuivre, rosées. Nous nous asseyons contre le mur d’un magasin de décoration ‘tout pour la maison’, avec sur le ventre une pancarte qui dit ‘je ne sais pas où aller’. Nous promenons nos caniches. Nous ramassons les papiers jetés à l’aide d’une pince télescopique. Nous slalomons entre les barrières. Nous vendons nos vieux jouets et nos pots de peinture, nos radiateurs d’appoint, nos robots pâtissier et nos lustres à pampilles. Nous traversons sans regarder. Nous fixons le bout de nos pieds. Nous avons inventé la litanie, la psalmodie. Nous écrasons les scarabées. Nous fournissons les outils et ressources qui permettent de responsabiliser une communauté mondiale. Nous promettons de frapper sans pitié. Nous appelons au cessez-le-feu. Nous faisons diversion. Nous bombardons un mirador. Le sujet est central. Nous avalons des comprimés à base de vitamines, d’oligoéléments et d’antioxydants. Nous ponctuons nos espaces de rampes d’accès, de paliers et de seuils. Nous étalons au sol des feuilles séchées, des graines, du bitume, du béton, du carrelage, du caoutchouc, des paillassons, des matelas durs ou bien moelleux, gracieux ou éventrés. Et nous marchons. Nous sommes une espèce qui marche. Nos animaux nous suivent. Nous les sifflons quand ils s’éloignent.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

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