"vous êtes ici" 19
lundi 26 octobre 2026, par
« Le conte ATU 450 (« Petite Frère et Petite Sœur » ou « La Fontaine dont l’eau change en animal »), répandu surtout en Europe orientale, parle, lui, d’une fontaine qui change en animal ceux qui y boivent : en lion (dans la Nièvre), en cerf, en pigeon, en bœuf (dans le Nivernais), en mouton, en chevreuil (Bretagne), en agnelet (Poitou). Mentionnons enfin le conte ATU 451, « La petite fille qui cherche ses frères », où, dans la version nivernaise, sept frères ont décapité le Bouhu suceur de sang, mais sur la tête enterrée de celui-ci pousse une plante à fleurs, que la fillette rapporte dans sa maison, et l’odeur change les sept frères en bœufs blancs. » (extrait du Dictionnaire critique de mythologie de Jean-Loïc Le Quellec)
M va bientôt venir. Je vais d’abord accueillir M sur le parking, et nous parlerons du temps qu’il a eu sur la route, de la circulation, des camions, et est-il fatigué de la conduite, du confort et de la fiabilité de sa voiture, tous ces sujets tremplins qui permettent notre prise de contact, notre reprise de contact, nos contacts étant parfaitement délimités par des items circonstanciés qu’il convient, à mes yeux, de manier à distance tant cela peut glisser pour moi à tout moment. Et pourtant, M et moi, nous sommes des stolons issus de la même plante. Mais comment se fait-il que nos tiges soient si, et si pluriellement, incompatibles — je suis la seule d’entre nous deux à poser la question. C’est peut-être ma faute. Par confort, je ne mets pas en avant mon armature. C’est pourquoi nous parlerons banalités. Moi par désir d’apaisement et lui par habitude. Ses conditions de vie sont le terreau de sa pensée : qu’est-ce qui le gêne, qu’est-ce qui lui fait plaisir, il constate. Ses conditions de vie occupent un périmètre restreint et sous contrôle. Ce qui est sous son balcon ou dans le hall de son immeuble est-il un problème pour lui, une nuisance pour lui — « nuisance » : extérieur à son cadre de compréhension. Mes conditions de vie sont le terreau de ma pensée, qu’est-ce qui est acceptable, qu’est-ce qui est une honte, qu’est-ce qui est désirable. Mes conditions de vie n’occupent pas une zone stable, c’est poreux et indécidable, fragile quand ceux qui défilent en bottes, les avant-bras tatoués de symboles fascistes et nazis, y entrent. M a bénéficié d’une formation scientifique qui, si l’on en juge à l’essence de la science — la recherche, le tâtonnement, le questionnement — a pour le moins raté. La science qu’il a manipulée, jusqu’à obtenir un diplôme de haut rang, est amputée de la partie recherche / tâtonnement / questionnement / et de toutes ses guirlandes de « pourquoi ». M ne se demande pas pourquoi quelque chose existe. M a poussé dans une direction qu’il juge bonne (c’est le bon sens), puisque (pour preuve) c’est la sienne. Sa direction implique la déficience des autres directions. En ce sens-là, M est un transfuge de classe réussi. Il a quitté sa classe dès son adolescence, et peut-être plus avant, dès l’enfance, en refusant d’être relié à l’ouvrier, à la suie autour des poignets qu’on frotte au-dessus du lavabo, aux coulures noires, au savon gris, à la fonderie, à la mère de famille sans emploi constamment prolongée d’un chiffon. Très vite, prenant de la distance, M a manipulé des équations qu’il a posées en cercle de façon à ce qu’elles forment un disque plein, une sorte de jeton à insérer dans la machine-monde. Sa place a été ainsi faite, jeton entrant, pour actionner le mécanisme normalité. Par exemple, la formation scientifique de M lui a servi à mettre sur pied, et même en actes et en mantras, l’idée étrange que le normal existe. L’anormal est pour lui une gênance, et même ce mot, « gênance », est anormal, déviant croit-il, en regard de nos institutions académiques. Par exemple, le beau temps (c’est-à-dire, pour lui, du soleil sans vent et une température comprise entre 19 et 21 degrés). S’il pleut, c’est anormal. La formation scientifique de M, après lui avoir servi à se distancer du cambouis, de l’évier décrassé, annule les nappes phréatiques. Par exemple, pour ce qui est du genre, des garçons aux cheveux trop longs, des filles en blousons de cuir, et de tout l’entre-deux, coiffures vêtements et corps non assignables à résidence. Par exemple, pour ce qui est de l’extrême nuisance des bactéries — preuves de la présence miraculeuse de la chose la plus rare dans l’univers à mes yeux, la vie — qu’il associe à la saleté. Par exemple, de ces exemples, découlent des données esthétiques : rien n’est plus désirable pour M que contempler du marbre blanc aseptisé entouré d’ifs qu’on a pris soin de tailler en obus. Je ne sais pas trop quoi faire de M. Je lui parle malgré tout avec affabilité, en tenant fermement dans mon dos la tige de la plante primitive dont nous sommes la suite. Parfois il la dénigre, je fais semblant de ne pas entendre. Parfois il montre son exaspération envers elle, je fais semblant de le comprendre. Parfois il dit des âneries égoïstes et naïves que je fais semblant d’approuver, avant d’exprimer doucement, par glissements doux, mes divergences en tant que stolon à mémoire, transfuge de classe ratée, incapable d’oublier la suie sur les poignets et la mousse grise du savon changée en coulures noires sur la porcelaine si rapidement et si soigneusement astiquée par celle qu’il tourne en dérision. Le cercle d’équations de M se superpose avec le cercle rouge du « vous êtes ici » sur le plan qui dépasse de ma poche. Je tente de l’agglomérer, de l’ingérer, et peut-être de le composter en écrivant.
.
(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

