block note - audrey
jeudi 12 février 2026, par
J’écoutais quelque chose, un documentaire, avec plusieurs intervenants, et puis je me suis demandé : quelqu’un parlait et il y avait un fond sonore, une musique un peu énigmatique ou stressante, à base de xylophone, sûrement pour exprimer l’introspection, le questionnement. Entre deux interventions, le son était plus agressif, volume poussé, comme pour dire "restez là, ça continue", une musique lasso. Et dans le même ordre d’idées, il y a aussi les musiques des documentaires animaliers, horribles quand elles prétendent ajouter de la drôlerie au profil du chien des plaines la tête hors de son terrier, guettant un prédateur (il joue sa vie). Bref, il y a beaucoup de musiques inutiles dans mes oreilles. Des musiques que je ne désire pas. Avant, on appelait ça des "musiques d’ascenseur". Ça fait longtemps que je n’ai plus entendu cette expression. Mais je passe par pas mal d’ascenseurs, chez moi, dehors, sur tel site, dans tel bâtiment, comme si j’étais suivie, entourée par un ascenseur portatif transparent, et de la musique, entraînante, xylophoniquement stressante ou se voulant comique ou légère m’entre dans les oreilles. Ce qui me pose la question de l’acceptation. À quel moment, mon cerveau qui reçoit ces ondes sonores non désirées, se dit "tant pis, je vais faire avec", et continue ses petites occupations, comme s’il n’entendait pas. Faire abstraction. Est-ce que c’est toujours volontaire, de faire abstraction. Et si je ne veux pas faire abstraction ? Parce que je peux toujours décider d’abdiquer, ou non, et là j’ai abdiqué pour la musique lasso, mais je ne l’ai pas décidé. C’est mon cerveau tout seul, mon cerveau autonome, celui qui me force à respirer ou qui calcule la contraction de tel ou tel muscle pour que mes jambes montent des marches, qui a pris la décision sans moi, en posant l’étiquette "à ignorer" sur ce que j’entendais. Je crois que si ça se limite aux musiques d’ascenseur, ça n’est pas dramatique cette histoire. Mais si ça s’appliquait à d’autres sujets plus graves, comment est-ce que je m’en rendrais compte. À quoi je m’habitue, sur quoi, et sans le décider expressément, je pose l’étiquette "à ignorer". Est-ce que c’est ce qui s’est passé avec certains films, certaines scènes de film, par exemple, quand la mère supérieure explique à la nonne Audrey Hepburn nouvellement arrivée dans la mission, dans The Nun’s Story (je n’ai pas trouvé l’extrait précis en vidéo), que dans les activités religieuses quotidiennes, il y a apprendre aux mères africaines à laver leurs enfants. Mon cerveau a vu cette scène il y a longtemps, sans problème, charmé par le technicolor, et il a posé son autocollant "à ignorer" sur ce message très doux, souriant, et ouvertement colonial et complètement raciste. Il a trouvé normal que des femmes africaines ne sachent pas laver leurs bébés. Il a même dû laisser un neurone envoyer un signal positif, quelle chance ont ces femmes d’enfin pouvoir être mises sur la bonne voie. La "bonne voie". Combien de guillemets mon cerveau oublie-t-il d’ajouter, et sans m’en informer. À quel moment ce qu’on ignore se révèle scandaleux, et comment ne plus l’ignorer si le cerveau qui me sert à le pointer du doigt me sert aussi à passer à autre chose. Bref, comment se questionner quand l’outil pour le faire ne dispose pas de point d’interrogation (je m’interroge).
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Messages
1. block note - audrey, 12 février, 19:39
(il y a "activités religieuses quotidiennes" aussi -les deux adjectifs portent-ils le même poids ?) (le film est de 59 - la guerre d’Algérie débutait, le reste du monde enfin - je veux dire qu’Hollywood a toujours été (et sera toujours) à la traîne) (tout comme le cinéma : il faut deux ou trois ans pour faire un film) (une industrie tsais) c’est un peu comme les gens, par exemple en voyant Le dernier métro (1980) (de toutes les manières je ne goûte pas les films de Truffaut sinon les 400 coups) on ne va pas aller imaginer que le héros (le gros russe définitivement peu sinon plus du tout bankable comme ils aiment à dire) ou le malheureux caché dans les caves ont quelque turpitudes extérieures à leurs rôles (on disait "musique d’ambiance" aussi) (et pourtant c’est sans doute aucun le cas...) - mais l’interrogation est nécessaire
2. block note - audrey, 12 février, 19:53, par brigitte celerier
je ne saurais dire
je sais seulement que je suis ouvertement satisfaite mais en réalité navrée, perdue, voulant la retenir de voir ma naïveté s"effacer peu à peu, de devenir normale et de me poser des questions (pas sur moi, sur ce qui m’entoure dans l’ignorance de mes tentatives de jugement.. et même de ces moments où j’essaie, pour voir, d’être eux.
Boudiou que je suis maladroite dans mon expresion