block note - bagages
samedi 24 janvier 2026, par
Je n’ai pas la formation, le bagage culturel, pour étayer un raisonnement construit avec cette histoire de séparer l’homme de l’artiste (rarement la femme au fait), histoire qui ne tient pas, parce que nous se sommes pas comme les tiroirs d’établi au fond du garage avec les vis et les boulons bien triés. Nos boulons et nos vis sont approximativement du même métal. C’est ce que Georges Didi-Huberman démontre dans le deuxième et le troisième épisode de Plis, avec Heidegger qu’il pose sous sa loupe. Au début je n’avais pas compris, je me disais pourquoi parler d’un philosophe nazi, et d’ailleurs est-ce qu’on peut dire de lui que c’est un philosophe s’il est nazi, est-ce que la pensée nazie existe ou est-ce que ce n’est pas plutôt une vomissure. Je me disais, pourquoi perdre son temps à étudier les recoins et les plis et replis de ce qui devrait partir directement à la poubelle. Et puis j’ai compris ce que fait méticuleusement et proprement Georges Didi-Huberman : il ne fait pas la dissection de la pensée politique d’Heidegger, mais de sa pensée sur l’art, et il montre que la pensée de Heidegger sur l’art est racornie et sèche et rétrécie, il montre que lorsque Heidegger envisage l’art, architecture, musique, poésie, peinture, etc., il l’envisage avec son bagage écorné rétréci. En se gourant sur tout. À côté de la plaque. En confondant les choses. En partant de prémices ratées, comme la prétendue solidité d’un temple grec, ou l’idée que la terre ne bouge pas, alors qu’elle tremble et que les pierres s’effritent continuellement. Il n’y a pas de séparation homme artiste, l’artiste pense avec ses vis et ses boulons de cerveau d’homme, et si c’est trié en idées pitoyables, dangereuses, toxiques, meurtrières, son art sera pareil. Parce que la pensée politique est une façon de vivre ou de regarder les gens, comme l’art est une façon de vivre ou de regarder les gens. Ce qui pose le problème du verbe dénazifier. On ne peut pas dénazifier Heidegger à moins de supprimer tout ce qui est nazi dans Heidegger, c’est-à-dire sa façon de regarder un arbre, un ciel, un humain, c’est-à-dire lui. Ce qui pose la question du pardon, du progrès et de l’évolution, de l’assignation à résidence et des tiroirs. De la rémission aussi. Du danger. De la déshumanisation. Du retour de claque, quand celui qui déshumanise n’est plus humain. Les trois pigeons de l’autre jour sont revenus se poser, mais plus près, et très proches l’un de l’autre. Ils se connaissent et vivent des choses ensemble. Il va y avoir douze épisodes de Plis visiblement, et je vote pour. Je vote aussi pour les circonvolutions de Georges Didi-Huberman, sa façon d’approcher, qui n’est pas frontale, musclée, à la truelle, mais attentive et lente, et soumise aux parenthèses, aux coups de vent, aux signes potentiels qui sont potentiellement des signes seulement si on les regarde. C’est pour cela que je passe par-dessus de petites anicroches, comme lorsqu’il dit "tout le monde connaît la phrase de", et que je ne la connais pas. Avec n’importe qui d’autre, je me dirais "c’est de la violence symbolique", comme quand des gens disent qu’il faut "relire" tel ou tel auteur (autrice rarement), alors que "lire" suffirait, qu’utiliser le verbe "relire" place dans une équipe de sachants, torchons et serviettes non-mélangés. Avec lui, c’est différent. Son "tout le monde connaît", je le prends comme une transgression temporelle qui veut aussi bien dire tout le monde a connu que tout le monde connaîtra, ça va venir, on a le temps. Ou bien une sorte de titillement pour emmener vers. Mais je ne suis peut-être pas lucide. C’est quoi, lucide. Quelle est la différence entre ma lucidité et ce que je crois, au sens de croyance, parce que j’ai été élevée ainsi, à telle époque et en tel lieu, que l’époque et le lieu me modèlent. Hier, j’ai vu un "documentaire" humoristique, décalé ("décapant" comme dirait télérama). Quelqu’un disait : "avant l’ampoule électrique, il n’y avait que la lumière du soleil le jour, et celle des bougies la nuit". "Est-ce qu’on avait vraiment besoin d’une ampoule alors ? vu qu’on pouvait faire sans ?" demande l’humoriste (une femme) pour rire. Mon époque et mon lieu (moi) n’ont jamais pensé, imaginé, remettre en question Edison. Et qu’est-ce que je ne pense pas à remettre en question maintenant ? Quelle fiction me semble logique, lucide ? Tout ce que j’oublie de penser, tout ce que je ne pense pas à penser, est incommensurable, des plis et des plis qu’il faudrait six mille vies pour déplier. Alors qu’à vue de nez, mais les mathématiques sont trompeuses, j’en possède beaucoup moins. Les mouettes tournent en montrant leurs ventres blancs sur fond bleu, et les corneilles se laissent tomber dans le vent (par la fenêtre).
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Messages
1. block note - bagages, 24 janvier, 18:28, par brigitte celerier
toi plus Georges Didi-Huberman je me pourlèche
1. block note - bagages, 25 janvier, 09:49, par c jeanney
il est quand même assez unique je trouve (vraiment)
2. block note - bagages, 25 janvier, 08:02, par caroline diaz
oh comme j’aurais aimé le formuler aussi bien, avec mes petits bagages, merci Christine.
1. block note - bagages, 25 janvier, 09:49, par c jeanney
(mais tu le fais, Caroline, on le fait toustes, c’est ce qui est bien)))
3. block note - bagages, 25 janvier, 08:41, par PdB
si, pour la lucidité ça a l’air d’aller (en tout cas pour moi) - j’aime bien ce qu’il dit, le Georges - après il nous reste (quand même aussi) à agir... merci à toi
1. block note - bagages, 25 janvier, 09:50, par c jeanney
pour l’agir, je ne sais pas (on tente, c’est déjà pas mal) (voui)