TENTATIVES

« la vie ça éparpille des fois / ça chélidoine et copeaux / ça bleuit ça noisette » [Maryse Hache / porte mangée 32]

BLOCK NOTE

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dimanche 25 janvier 2026, par c jeanney

C’est extrêmement bizarre la mondialisation, parce que tout est sous notre nez. On a presque tous les livres à disposition et même, si on les veut, les écrits de poètes chinois du IXe siècle avec des têtes coupées et des fagots brûlants qui mettent le feu aux maisons. Sous le nez, on a les pancartes déclouées, ôtées, rangées, pour que l’exploitation de l’humain par l’humain à un niveau industriel, qu’on appelle esclavage, soit oubliée, on a sous le nez les ouvriers qui les déclouent et les emplacements vides. On a sous le nez les mines et les doigts enfantins abimés, et les ateliers sous les glissements de terrain qui les enterrent. Si on le veut, on a sous le nez tant et tant, même l’espace vide de l’absence. Dans les tunnels sous les machines à sous et les cascades chorégraphiées de milliers de néons, il y a des humains exclus parce qu’ils et elles n’entrent plus en contact avec la lumière du jour, ils et elles sont sous notre nez, y compris en dehors de notre champ de vision. En fait, avec la mondialisation, on a des métaphores mondiales sur l’existence, le soi, l’invisible, la conscience, le mal, et je cherche un autre mot pour avidité, un mot plus puissant que gourmandise, un mot qui dise le vol, le rapt, l’emprise, la confiscation, de terres, de souvenirs, de chants, de gens, de mots. Des morts sont confisqués, rétamés, repliés, effacés, bourrés jusqu’à la garde au fond de trous non métaphoriques et enfouis. Comme le cerveau doit absolument, toujours et même sans le vouloir, trouver du sens, on trouve du sens, et quant à moi je cherche des choses exemplaires, des exemples pour penser et comprendre. Je focalise quelquefois sur le Titanic, et à force d’écouter des entretiens et des conférences de spécialistes, je me suis faite à l’idée du pas de chance, du mauvais timing, des erreurs ponctuelles de l’insubmersibilité. Tous les paquebots de cette époque étaient vendus comme impossibles à couler, pas seulement lui. C’est un exemple. Il n’est qu’une métaphore des autres. Et il ne voulait pas gagner de course, il ne cherchait pas à être le plus rapide, seulement à dépasser très vite une zone dangereuse, mais la légende et le film de Cameron font plus ou moins croire à l’histoire d’un capitaine furieux et arrogant, d’une arrogance mortelle. Il s’avère que non. C’était un bon exécutant et, comme aurait dit mon père, un "bon ouvrier". Tout ce monde coule et parmi eux un couple qui laisse des descendants dont la fille qui donna naissance à la femme qui se maria à un milliardaire réellement arrogant, et passionné de sous-marins. Il se construit un sous-marin lui-même, très petit, une prouesse technologique pour aller voir l’épave. Pour aller voir l’épave sur le mode touristique en faisant payer les passagers. Dans un business couplé à la passion d’aller le plus loin, le plus vite, au plus profond du plus puissant, d’aller au fond du monde, vers le centre du monde du naufrage exemplaire, pour, par contraste, monter au sommet de tout. Aller au fond du monde voir l’épave des perdants noyés, dont il ne reste que deux bottes vides posées côte à côte au milieu de boulets de charbon, les chaudières ayant éclaté. Aller au fond en grand vainqueur voir les perdants, en gagnant de l’argent. On le prévient, ce milliardaire, qu’il est trop arrogant. À chaque nouvel essai, on entend les claquements de la coque en titane du sous-marin qui se fissure. Lui, n’écoute pas les tests, les mauvais pressentiments des bons ouvriers, et fait signer des contrats aux touristes avec la précision que ceci est potentiellement mortel. Et il meurt en explosant sous la pression, avec les autres. C’est une métaphore. L’arrogance, la soif d’être tout en haut, tout au fond, le premier, le seul, la soif d’honneur, d’admiration, quel petit garçon triste il a dû être, mais il a tiré sur la nappe et emmené avec lui ceux qui se sont approchés trop très. Maintenant, avec la mondialisation, tout le monde est trop près. Trop près d’avoir le foie pourri de thon au mercure et autres largesses. C’est entré sous notre nez dans notre corps par le truchement de mondiales coulées de boues acides dans les eaux bleues, par le lait infantile empoissonné, par le meurtre fasciste. Il faut être très en forme pour ne pas pleurer, pleurer sur tout et sur la solitude historique du "chacun meurt seul" mondialisé et dans quelles conditions. Je cherche les mots pour le grand filet de lumières et constellations vu depuis l’espace qui se développe d’un continent au suivant, comme les migrations anciennes qui n’ont jamais cessé, quand on s’arrêtait au détroit de Béring, ou qu’on pouvait le passer à sec. Je voudrais mettre dans chaque intersection et fil tiré lumineux d’autoroute ou de ville, la dénonciation première des bruits de fissure du sous-marin dans l’attente de son implosion. Je ne peux que prendre une métaphore après l’autre, en commençant par les plus petites, les plus pâlichonnes, parce que les grandes les cachent en prenant toute la place. Je ne peux pas ne plus être mondialisée, je suis obligée de fixer les tracés, fissures, lumières. Je mondialise ma part, que j’interroge, et la part des amies et amis qui continuent, malgré tout, malgré que, pardon mais quand même. Mes activités sont inutiles et impuissantes et très serrées, tenues comme un pic à glace, même celles où je ne fais que prendre en photos des plumes laissées par terre par des ailes qui manquent.

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(site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)

Messages

  • j’injurie la mondialisation, l’avidité ou la gloutonnerie qui devraient être dites par un mot au superlatif, l’arrogance et les métaphores qui es illustrent - et que tout cela (comme notre refus) n’ai pas de sens ne console pas.
    Me consolent juste tes mots qui englobent toute cette masse de désespoirs
    Me reste à aimer, à partager "Je mondialise ma part, que j’interroge, et la part des amies et amis qui continuent, malgré tout, malgré que, pardon mais quand même. Mes activités sont inutiles et impuissantes et très serrées, tenues comme un pic à glace, même celles où je ne fais que prendre en photos des plumes laissées par terre par des ailes qui manquent.’

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